Chapitres:

lundi 26 novembre 2007

XXV.- Sans fin !

Ils partirent, et Agathe rentra dans sa maison solitaire, pendant que Pâquerette retournait à Rouen. La vie recommença pour elles, avec son fardeau de chaque jour. Pour Agathe, rien n'était changé : elle travaillait, elle se souvenait, elle attendait son fils, comme pendant ses précédents voyages. Mais Pâquerette ne reprit point ses plaisirs d'autrefois, non plus que sa gaîté. On ne la revit plus dans les bals où elle brillait naguère ; elle refusa toutes les invitations, et répondit à son père et à Monique qui la pressaient de sortir et de se distraire :

« Jean est parti pour l'amour de moi, et j'irai m'amuser, danser et rire pendant que peut-être il souffre ou qu'il est en danger ! Je n'ai jamais compris les femmes de marins qui peuvent s'égayer pendant les absences de leur mari. Je reparaîtrai dans le monde au bras de Jean, et je vous assure que je prendrai ma revanche, alors ! Mais jusque-là, laissez-moi vivre entre vous deux: est-ce que ma société ne vous suffît pas ? est-ce que vous tenez beaucoup à sortir ? Non, n'est-ce pas ? vous ne le faisiez que pour moi ! Restons donc tous les trois ensemble, et parlons de lui ! »

En effet, on parlait de lui sans cesse au foyer du docteur Auribel. Pâquerette avait voulu s'abonner à tous les journaux, à toutes les revues qui s'occupaient de voyages, et surtout de l'Afrique ; et chaque soir, sur la carte aux grands espaces laissés en blanc par l'ignorance ou l'incertitude des géograplies, on cherchait la route de Jean. Où était-il ? que faisait-il ? n'était-il point malade ? avançait-il vers le but ? espérait-il pouvoir bientôt songer au retour? Pâquerette relisait ses lettres, fréquentes d'abord, quand il avait pu écrire des points où son paquebot avait fait escale ou rencontré des navires revenant en France, puis plus rares depuis son arrivée à Dakar et le départ de l'expédition. Dans sa dernière lettre, datée de la veille de son départ, Jean remerciait sa fiancée, dont il venait de recevoir pour la première fois des nouvelles : le journal détaillé de sa vie, telle qu'elle l'avait réglée, et telle qu'elle comptait la continuer jusqu'à son retour. Jean parti, il y eut un long silence; puis Pâquerette reçut une longue lettre pleine d'espoir et d'enthousiasme, confiée à une caravane qu'on avait croisée dans le Soudan. Cette caravane emportait en même temps un mémoire et des échantillons de plantes que Jean adressait à un célèbre professeur de Paris pour les présenter à l'Académie de Médecine. Le jeune homme parlait à sa fiancée d'une embuscade, de dangers auxquels ils avaient échappé; mais il se taisait sur le rôle qu'il y avait joué, et ce fut un billet de Varnelle qui apprit au docteur Auribel que la petite colonne avait dû son salut à la présence d'esprit et au courage de Jean Trémisort. Varnelle ajoutait qu'il ne manquait pas d'en aviser le ministre, et qu'il en résulterait un commencement de gloire pour son ami. Cette aventure, disait-il, et les résultats que nous avons déjà obtenus, vont bien avancer nos affaires, et en particulier celles de Jean; il sera célèbre quand nous reviendrons, et s'il fait des conférences sur les remèdes merveilleux qu'il a découverts, on montera sur les chaises pour mieux le voir. »

Pâquerette voulut aller à Saint-Roch tout exprès pour lire cette lettre à la mère Agathe, qui ne savait lire que l'écriture de Jean. Elle aussi avait reçu une lettre de son fils, qui parlait déjà de retour et la remerciait de l'avoir laissé partir. « II n'y aura plus d'ombre maintenant sur mon bonheur, mère chérie, lui disait-il, et je pourrai consacrer toute ma vie à vous rendre heureuses, ma Pâquerette et toi : vous l'aurez bien gagné. »

La mère et la fiancée eurent encore là quelques heureux jours. Le printemps était revenu, leur rapportant les doux souvenirs de tant d'années; et Agathe ne se refusait plus à raconter à Pâquerette « ce que faisait Jean quand il était petit ». Et puis elles revenaient sur la première arrivée de M. Auribel à Saint-Roch, sur celle de Monique avec Pâquerette, sur les leçons de lecture de Jean ; les récits de l'une s'enchaînaient aux récits de l'autre, c'était comme un livre dont elles tournaient à l'envi les pages, et qu'elles pouvaient ouvrir n'importe où, au hasard, sans jamais s'en lasser.

L'été se passa ainsi; il y avait plus d'un an que Jean avait quitté la France. Plus de nouvelles! ce n'était pas étonnant, la poste ne fonctionnant pas dans le centre de l'Afrique. On n'aurait pu recevoir de lettres que grâice au hasard de quelque caravane rencontrée par les voyageurs, comme c'était déjà arrivé ; mais peut-être n'était-ce pas la saison. Il n'y avait pas de quoi s'inquiéter; et Pâquerette continuait à écrire à Jean le journal de toutes ses actions ; il le trouverait en revenant à Saint-Louis, et il verrait qu'elle n'avait jamais cessé de penser à lui. Il le lirait pendant la traversée, et cela lui ferait prendre le temps en patience. Elle ne lui parlait pas seulement d'elle et de sa mère, elle lui contait le bruit que ses travaux avaient déjà fait à Paris, elle lui envoyait les journaux où il en était question, elle le félicitait, et lui recommandait en plaisantant de ne pas devenir trop illustre de peur qu'il ne fût tenté de la dédaigner. Elle lisait des passages de ses lettres à la mère Agathe qui les
écoutait en souriant, et elle ajoutait quelques mots sous sa dictée. Elles s'étaient séparées à l'automne, confiantes et joyeuses ; et le dernier jour de décembre, Pâquerette, malgré la neige et le froid, entraîna son père et sa cousine à Saint-Roch, pour fêter avec Agathe le commencement de la nouvelle année, l'année où Jean allait revenir !

Cependant il ne revenait point. On n'avait de la mission Varnelle aucunes nouvelles précises, mais des bruits vagues et inquiétants commençaient à circuler. On parlait de tribus hostiles, réunies pour empêcher les voyageurs d'aller plus loin. Des nègres de l'escorte arrivèrent aux possessions françaises, racontant que les blancs avaient été faits prisonniers et emmenés dans le Sud. Leur relation n'était pas claire: avaient-ils trahi leurs maîtres, s'étaient-ils échappés pendant le combat, en étaient-ils revenus par crainte des peuplades ennemies de la leur que l'expédition devait traverser ? Nul ne le sut jamais; et les bruits alarmants prenant de jour en jour plus de consistance, le Gouverneur de Saint-Louis forma une colonne de volontaires courageux, chargés de chercher les traces de la mission Varnelle et Trémisort et de s'assurer de sa destinée.

Hélas ! combien ces contrées inhospitalières en ont-elles dévoré de ces pionniers dé la civilisation, partis pleins d'espoir et de courage, et qui ne sont jamais revenus !

L'hiver passa, puis le printemps. La dernière joie de Pâquerette et de la mère Agathe fut la lecture du Journal Officiel du 1er juin, qui annonçait que le Ministre de !a Marine venait d'envoyer au docteur Trémisort, en récompense de ses travaux, de ses découvertes et de son courage héroïque dans I'affaire de X..., la croix de la Légion d'honneur.

« II la trouvera en rentrant à Saint-Louis, se dirent elles, et il nous arrivera avec le ruban rouge à sa bouttonnière ! » Cette décoration les rassurait un peu : il leur semblait que le ministre devait avoir des nouvelles de Jean, puisqu'il lui donnait la croix. Les pauvres femmes, ignorantes des lenteurs bureaucratiques, ne savaient pas que les nouvelles du Ministre remontaient juste à la même époque que les leurs. Elles continuèrent donc à attendre et à espérer, longtemps après que toute espérance se fut évanouie. Dans les sphères officielles, on ne doutait plus depuis longtemps, et on déplorait la perte de deux jeunes gens de si grand avenir. Un des anciens chefs de Jean Trémisort, qui connaissait sa vie et son humble origine parla de sa mère qui perdait tout avec lui .. et un jour, Agathe vit arriver à son adresse une lettre volumineuse, dont l'adresse n'était point de la main de son fils. Elle la porta à la Mignonnette où Monique et Pâquerette étaient revenues depuis quelques jours. Dangrune était avec elles.

« Voyez, ma fille, ce qu'on m'apporte ! Cela vient de Paris, dit le facteur. Voyez ce que c'est, je vous en prie. Il y a peut-être des nouvelles de Jean ! »

Pâquerette ouvrit, lut, devint pâle comme une morte et se renversa sur le dossier de son fauteuil : elle était évanouie.

Pendant que Monique la secourait, Dangrune parcourut la lettre.

« Qu'y a-t-il, monsieur Dangrune? dit Agathe saisie d'effroi. Un malheur, j'en suis sûre. Lisez tout haut, je veux savoir ce que c'est! »

La lettre écrite au nom du ministre informant Mme veuve Trémisort de la disparition du docteur Jean Trémisort, médecin de 2e classe de la Marine, qui selon toutes les probabilités avait péri avec le lieutenant Varnelle et leur escorte, pendant le cours de leur mission dans le Soudan septentrional. Suivaient quelque paroles de condoléances sur la mort d'un officier en qui la France perdait un de ses plus glorieux enfants, et le brevet d'une pension de six cents francs accordée à sa mère.

Agathe demeura un instant atterrée, les yeux fixes comme changée en statue: on eût dit, tant elle était pâle, que tout son sang avait reflué vers son cœur. Tout à coup elle repoussa d'une main fiévreuse la fatale lettre, en s'écriant.

« Non ! non ! ce n'est pas vrai ! Lisez encore: ils ne disent pas qu'ils l'ont vu, ils n'ont pas retrouvé son corps ? Pourquoi disent-ils donc qu'il est mort? Pâquerette, ma fille, ne le croyez pas! n'est-ce pas qu'il ne peut pas être mort? »

Pâquerette n'était pas en état de lui répondre: elle ne revenait point de son évanouissement, et il fallut la mettre au lit, où elle ne reprit ses sens que pour être saisie par une fièvre ardente. Son père, accouru à son chevet, la disputa pendant des semaines à la mort, ou à la folie, car elle ne reconnaissait personne, et ne prononçait que des paroles sans suite. Enfin la fièvre la quitta, elle reconnut son père, Monique, la mère Agathe, et ses forces revinrent peu à peu. Elle ne parlait pas de Jean, et le docteur, anxieux, se demandait si sa mémoire n'avait point disparu dans cette crise terrible. Mais elle fit bien voir qu'elle n'avait rien oublié, lorsque pour la première fois on lui proposa d'essayer de se lever.

« Pas à présent, dit-elle : je n'ai'que des robes de couleur. Tante, achète-moi une robe noire... une robe de veuve ! »

Monique et le docteur ne purent retenir leurs larmes.

« Je suis bien fâchée de vous faire de la peine, leur dit-elle. Pardonnez-moi... j'ai le cœur brisé... Mon pauvre Jean ! nous aurions pu être si heureux ! Et sa mère ! elle doit me détester : c'est à cause de moi qu'il est parti !

— Elle est là... elle n'a guère quitté la maison depuis que tu es malade. Veux-tu la voir ? »


Pâquerette fit signe qu'elle le voulait bien, et quand Agathe s'approchade son lit, elle se jeta dans ses bras et pleura longtemps sur son cœur.

Agathe ne pleurait pas. L'idée qui lui était venue dès le premier moment, que personne ne pouvait être sûr de la mort de son fils, s'était enraciné dans son esprit et avait fini par passer à l'état de conviction. Elle essaya de faire adopter cette conviction à Pâquerette, qui ne chercha point à lui enlever ses illusions : elle aurait été trop heureuse elle-même de les partager.

Elle se remit peu à peu : on ne meurt guère de chagrin à vingt ans. Mais le deuil de son âme était bien plus profond que celui de ses vêtements ; sur la maison du docteur, où son joyeux rire d'enfant ne devait plus jamais résonner, un voile de tristesse s'était étendu pour toujours.

Agathe continua à attendre le retour de son fils, même lorsqu'elle eut reçu du Sénégal une caisse contenant des vêtements, des livres et différents objets qui avaient appartenu à Jean, dont le trépas était désormais officiel. A cet envoi, le gouverneur avait joint la croix d'honneur que le malheureux jeune homme n'avait jamais portée. Agathe la fit encadrer et mettre sous verre, pour mieux la conserver, afin qu'il retrouvât le ruban tout frais lorsqu'il voudrait l'attacher à sa boutonnière. Quant à la pension qui lui était accordée, à elle, son premier mouvement fut de la refuser : c'était le prix du sang de son fils ! Mais elle
se ravisa. Jean aurait besoin d'argent, lorqu'il reviendrait ! et elle en toucha soigneusement les quartiers, qu'elle entassa dans un tiroir de commode pour qu'il les retrouvât à son retour.

Les années ont passé. Pâquerette est maintenant ce qu'on appelle une vieille fille ; ses joues ont perdu leurs fraîches couleurs, et des fils d'argent, de plus en plus nombreux, rayent sa noire chevelure. Elle est douce et paisible, et consacre à des œuvres de charité tout le temps que lui laissent son père et tante Monique, dont elle entoure la vieillesse des plus tendres soins. Tous deux se lamentent de ce qu'elle n'a jamais voulu se marier, car elle a refusé de nouveau Charles Lantourny, qui était revenu à la charge, et nombre d'autres prétendants. Mais au fond, ils ne sont pas trop fâchés de la garder pour eux, et ils s'excusent vis-à-vis d'eux-mêmes de ce sentiment égoïste, en considérant qu'elle s'est ainsi épargné les peines qu'on a toujours en ménage.

Pâquerette ne les quitte que pour aller, deux fois par an, faire une visite de quinze jours à la mère Agathe, qu'elle appelle « maman ». Elles passent leur temps ensemble à rappeler leurs souvenirs, à parler de Jean, à relire ses lettres ; et Agathe ne manque jamais de dire : « N'est-ce pas, ma fille, que ce n'est pas sûr qu'il soit perdu ? On a vu des voyageurs qui reparaissaient après des années. Il reviendra, nous le reterrons! S'il était mort, il me semble que je le sentirais dans mon cœur ! »

Pâquerette ne cherche pas à la détromper ; et même, au contact d'une foi si robuste — l'espérance est une plante si vivace, qui a tant de peine à périr dans le cœur humain ! — elle aussi se laisse parfois aller à de doux rêves. Elle voit un voyageur, courbé, défait, rendu semblable à un vieillard par les souffrances d'une longue et dure captivité : il arrive d'un pas hésitant, par ces chemins autrefois familiers, il frappe à sa porte un coup timide... Si elle n'était plus là ! si elle l'avait oublié ? Non ! son amie paraît à ses yeux, changée elle aussi, mais comme leurs deux cœurs se sont vite reconnus! et comme une minute de félicité leur fait oublier des années de douleur !

Dieu veuille faire une réalité de votre rêve, pauvres cœurs fidèles, réunis dans un même culte pour l'absent, vivant ou mort ! Ici ou là-haut, qu'importe ? Peut-être, pendant que vous l'attendez en vain dans ces vertes campagnes où s'est éveillée son âme ardente et passionnée, vous attend-il, lui, sur cette terre où tout doit refleurir, et où une vie nouvelle réunira ceux qui se sont aimés ici-bas ? Gardez votre espérance : elle ne sera point trompée. Le monde a haussé les épaules en disant: « Qu'allait-il faire là-bas ? ne pouvait-il rester tranquille et se contenter de son lot ? Son ambition lui a porté malheur ! » Vous, vous avez cru en lui, et vous n'avez pas eu un blâme pour ce dernier départ dont il n'est pas revenu : vous seules avez compris l'ambition de Jean Trémisort.


Fin.

Mme J. COLOMB.

samedi 24 novembre 2007

XXIV.- Mère et fiancée. — La promesse de Varnelle.

Comme Jean l'avait prévu, le docteur Auribel ne fit d'objections que pour la forme. Les fiancés étaient si jeunes! Ils pouvaient attendre un an ou deux. Si pendant l'absence du jeune homme Pâquerette se détachait de lui, c'est que son amour n'aurait pas été bien solide ; si elle l'aimait toujours, le mariage se ferait dans de meilleures conditions, car le compagnon de Varnelle, l'explorateur déjà célèbre, rapporterait de ses voyages sa part de célébrité et ferait honneur à la famille où il entrerait. Restait la question des dangers inséparables d'une pareille expédition ; mais Jean était robuste, déjà fait au climat de l'Afrique, et Varnelle avait l'expérience des explorations dans ces régions ; il connaissait les mœurs et les idiomes des différentes peuplades qu'ils devaient rencontrer, les précautions à prendre contre le climat et les animaux nuisibles.

Et puis la science médicale de Jean devait lui faire des amis et les aider à trouver des vivres, des renseignements et des guides. Le docteur ne désapprouva donc pas le projet de Jean.

« Je ne veux pas te retenir, lui dit-il, quoique nous ne tenions pas du tout, Pâquerette et moi, à ce que tu deviennes célèbre : tu sais bien que nous t'aimons pour toi-même, tel que tu es. Mais puisque tu ne te sens pas la force de supporter les propos des sots, pars donc ! je ne peux pas blâmer ton ambition, et je tâcherai de t'aider à persuader Pâquerette. Ce ne sera peut-être pas facile : les jeunes filles ont leur manière de raisonner sur ces choses-là, qui ne ressemble pas à la nôtre..... »

En effet, Pâquerette se récria en apprenant que son fiancé voulait repartir. La quitter encore ! quand rien ne l'y forçait ! quand ils pouvaient être si heureux ! Que leur importait l'opinion des imbéciles ? Jean pouvait être bien sûr que tous les gens raisonnables, tous les gens de cœur approuveraient leur mariage, et alors, pourquoi s'inquièter de ce que diraient les autres ? Jean l'aimait donc bien peu, qu'il voulait s'éloigner d'elle pour des raisons si futiles ! Et sa mère ? il ne pensait donc pas au chagrin de sa mère ? Elle n'avait pas pu consentir de bon cœur à un pareil projet, certainement !

Le docteur et Jean l'écoutèrent sans lui répondre ; mais chacune de ses paroles déchirait le cœur du pauvre garçon, qui se maudissait lui-même et se trouvait bien ingrat de répondre à l'expression de son amour en lui causant une telle peine. Et, quand Pâquerette, à bout d'arguments, finit par fondre en larmes, Jean s'avoua vaincu. Il renoncerait à son dessein... mais au moment où la douleur de la jeune fille lui imposait cette résolution, il se sentit le cœur envahi par un découragement sans bornes. Les aspirations, ses rêves, l'avenir, son amour et Pâquerette elle-même lui apparurent tout à coup si obscurcis, si amoindris, qu'il lui sembla qu'un brouillard s'étendait sur l'univers et que ce n'était plus la peine de vivre......

« Ne pleurez plus, Pâquerette, lui dit-il tristement. Je vous appartiens, je ne l'oublie pas je vous obéirai. Mais ma mère m'avait mieux compris que vous. »

II se leva et sortit : il étouffait. A quelques pas de la maison, il rencontra Varnelle.

« Eh bien ? » lui dit celui-ci, frappé de la tristesse de son visage.

« Hé bien, elle ne veut pas.... elle pleure.... Au point où nous en sommes, je ne peux pas partir contre sa volonté.... Le sort en est jeté, je porterai cette chaîne toute ma vie !

— Calme-toi, mon pauvre ami.... elle saura te la faire trouver douce.... je t'avais approuvé, peut-être par égoïsme, pour t'emmener avec moi ; mais nous n'avions pas assez songé à elle. Voyons, Jean, du courage, et brave les coups d'épingle ! Pour être heureux, tu n'as qu'à le vouloir fermement. »


Jean secoua la tête.

« Et elle, combien de temps sera-t-elle heureuse ? »

Ils s'étaient éloignés de la Mignonnette, et ne virent pas Pâquerette en sortir d'un pas hésitant, regarder autour d'elle, et, tout à coup, s'enfuir vivement du côté de la maison d'Agathe.

Lorsque que Jean l'avait quittée, elle avait mis un instant à comprendre qu'il cédait a ses pleurs; et quand elle s'en était rendu compte, elle s'était trouvée comme suffoquée de sa victoire. Comme il lui avait parlé sérieusement ! presque sévèrement....... Et puis, ses derniers mats, c'était un reproche. Un reproche à elle! de lui qu'elle aimait tant ! Pâquerette, par caractère, était douce et docile ; et de plus, son amour lui faisait considérer Jean comme ayant toujours raison. Elle l'avait donc mérité, ce reproche? elle avait eu tort ? elle l'avait blessé, affligé ? A cette pensée, la pauvre enfant avait senti les larmes lui remonter aux yeux. Puis une idée lui était venue ; Jean avait dit : « Ma mère m'a mieux compris que vous. » Agathe avait donc consenti ? et pourtant comme elle aimait son fils ! Et Jean, comparant leurs deux tendresses, se trouvait mieux compris, — cela voulait dire mieux aimé, sans doute — par sa mère que par sa fiancée. Pâquerette eut un mouvement de jalousie contre la mère Agathe.

Mais c'était toujours à Jean que revenaient ses pensées, « Je ne l'ai pas compris, » se dit-elle, et elle eut envie de le rappeler pour lui demander de nouvelles explications. Mais elle n'osa pas ; et elle se décida alors à aller trouver Agathe. Il lui restait encore un petit espoir que Jean se fût trompé sur les sentiments de sa mère : si elles étaient du même avis, comme elles seraient fortes contre lui, à elles deux !

Quant Agathe la vit entrer, elle lui ouvrit ses bras sans rien dire, et l'enfantt s'y jeta éperdument en se remettant à pleurer : la vue seule de la vieille femme lui avait ôté son espoir.

« Mère Agathe, lui dit-elle en sanglotant, vous savez ? il vous a dit ? Il veut partir avec M. Varnelle..... les sauvages le tueront, et nous ne le reverrons plus ! Je ne veux pas qu'il parte ! Défendez-lui de partir ! »

Agathe soupira profondément.

« Je ne peux pas, ma fille..... Jean est un homme, il sait ce qu'il a à faire..... Il m'a tout expliqué : je ne sais pas s'il a raison, mais je suis sûre qu'il serait malheureux s'il restait..... Les hommes ont leur orgueil, voyez-vous, ma pauvre petite : ils sont très sensibles à ce qu'on dit d'eux. Et vous aussi, vous ne pouvez pas vous empêcher d'y être sensible ; vous le sentez bien, puisque vous n'avez plus voulu retourner au Casino, où vous comptiez tant vous amuser, de peur d'entendre encore de mauvaises paroles..... Eh bien, ce serait comme cela toute votre vie ; vous auriez continuellement des ennuis, ou Jean s'imaginerait que vous en auriez ; il n'aurai de tranquillité dans son bonheur.

— Non, non, cela n'arriverait pas ! c'est pour lui, ce n'est pas pour moi que j'ai craint..... Moi, je sais si bien ce qu'il vaut ! je suis si fière de lui, mère Agathe !

— Oui : et c'est pour cela que vous souffririez de le voir mal jugé par d'autres. Je comprends bien cela, moi ! quand mon pauvre Germain vivait, j'étais glorieuse de sa bonne renommée ; et si on l'avait traité devant moi de malhonnête homme, ou seulement de mauvais matelot ou de pêcheur maladroit, j'en aurais été désolée et honteuse, et pourtant ça n'aurait pu être que des menteries. Laissez Jean aller où il veut : quand il reviendra, personne n'aura plus rien à dire, vous serez encore plus fière de lui, et il pourra être tout à fait heureux. »


Pâquerette, la tête penchée, réfléchissait. Elle ne pleurait plus, mais par instants un sanglot soulevait encore sa poitrine oppressée. .

« Oh ! murmura-t-elle, il aurait été si facile d'étré heureux tout de suite ! »

A ce moment la porte s'ouvrit, et Jean entra, suivi de Varnelle, qui, voyant Pâquerette, s'arrêta de peur d'être indiscret. Mais la jeune fille le rappela du geste, et alla droit à son fiancé !

« Pardon, Jean ! lui dit-elle timidement.

— Pardon, ma chère petite bien-aimée ! que puis-je avoir à vous pardonner ? c'est à moi de vous demander pardon, puisque je vous ai fait pleurer.

— Non... vous ne pensez pas ce que vous dites. Je vous ai fait de la peine, j'ai parlé comme une petite fille déraisonnable... et pourtant je ne veux que votre bonheur, Jean : oh ! votre bonheur par-dessus tout..... C'est de l'égoïsme de ma part, parce que, voyez-vous, je ne peux pas être heureuse si vous n'êtes pas heureux..... Votre mère m'a parlé..... je ne veux pas vous laisser croire qu'elle sait vous aimer mieux que moi... Partez, Jean : je vous promets d'avoir du courage..... »


Il saisit ses deux petites mains qu'il couvrit de baisers en balbutiant : « Et moi... croyez-vous qu'il ne me faut pas aussi du courage, à moi ? Mais je le dois... vous verrez comme nous en serons récompensés ! »

Pâquerette leva vers lui ses grands yeux encore humides. Ceux de Jean rayonnaient d'enthousiasme. Que voyait-il donc dans l'avenir ? De brillants travaux, des découvertes, de la gloire, son nom devenu célèbre, et sa Pâquerette rougissant d'orgueil en entendant murmurer sur son passage : « C'est la femme du docteur Jean Trémisort ! » Hélas, que c'était loin ! Un an ou dix-huit mois seulement, disait-on : mais cela paraît une éternité, à l'àge qu'avait Pâquerette. Et puis, de quoi seraient-ils remplis, ces mois d'absence ? n'était-il pas noir de dangers de toutes sortes, cet inconnu terrible qui les séparait du bonheur ? ce bonheur qu'elle croyait toucher avec la main !

Elle avait consenti, elle n'ôsa plus s'en dédire. Elle écouta avec un sourire navré les tendres paroles de son fiancé ; et lorsqu'elle eut assez raffermi son pauvre cœur pour envisager tous ces détails douloureux de la séparation, elle demanda quand on partirait, en quelle qualité Jean serait attaché à l'expédition, où on irait, ce qu'on ferait, ce qu'on emporterait. Varnelle répondit sans embarras ; il pouvait choisir ses compagnons, il allait désigner le docteur Trémisort, que le ministre attacherait tout de suite à sa mission avec des avantages importants; ils auraient une escorte suffisante pour assurer leur sécurité ; il connaissait déjà assez le pays et les habitants pour savoir se conduire et éviter les imprudences. Quant à dire où on irait, il alla chercher ses cartes, qu'il emportait partout, parce qu'il les étudiait sans cesse, et les étala sur la table, traçant du doigt à travers l'Afrique la direction de leur voyage, montrant les rivières a traverser, nommant les peuplades amies, indifférentes ou hostiles, expliquant comment il fallait s'y prendre avec les unes et les autres. Pour lui, c'étaient là des choses toutes simples : il ne cherchait pas à dissimuler les dangers, parce que l'idée des dangers ne se présentait même pas à son esprit. Mais si le peu d'instruction d'Agathe la défendait contre de trop vives inquiétudes, la pauvre Pâquerette, plus clairvoyante qu'elle, frissonnait jusqu'au fond du coeur. Pourtant Varnelle avait tenté des voyages aussi dangereux, et il en était revenu; et jamais il n'était parti aussi bien escorté, aussi protège, aussi bien pourvu de toutes choses, sans compter l'expérience des précédentes expéditions. Pâquerette se dit tout cela, et s'efforça de se rassurer : Varnelle paraissait si sûr de lui qu'il lui inspirait confiance, quoiqu'elle en eût. Aussi, lorsqu'il eut fini son tracé idéal, aller et retour, et qu'il replia ses cartes en disant comme conclusion :

« Et une fois là, nous n'aurons plus qu'à remonter sur un paquebot qui nous ramènera en Europe, nous et notre gloire ! » Pâquerette, sans se montrer touchée de cette joie future, prit sa main qu'elle serra et lui dit d'un ton suppliant :

« Monsieur Varnelle, vous aurez bien soin de lui et vous me le ramènerez ! vous me le promettez ? »

Varnelle, ému, lui rendit son étreinte.

« C'est votre bonheur que vous me confiez, Mademoiselle, lui répondit-il, et rien n'est plus précieux que le bonheur. Je vous promets de veiller sur lui et de ne jamais le quitter... et cela me vaudra une part dans vos prières, car, je vous le jure, je ne reviendrai pas sans lui ! »

jeudi 22 novembre 2007

XXIII.- Où l'on voit quels petits motifs amènent souvent les grandes résolutions.

Agathe Trémisort, selon l'habitude des vieilles gens, se couchait ordinairement de bonne heure; mais elle n'avait pas le sommeil dur, et si légèrement que Jean s'efforçât de gravir le vieil escalier de bois lorsqu'il rentrait, elle entendait toujours le bruit de ses pas.

« Bonne nuit, mon enfant ! » criait-elle lorsqu'il passait devant sa porte. « Bonne nuit, chère mère ! » répondait-il, et il se retirait dans sa chambre. Depuis que Varnelle était là, c'était plutôt dans la chambre de Varnelle qu'il entrait ; et ils restaient longtemps à causer tous deux, se séparant, revenant sur leurs pas, ne pouvant se décider à en finir ; car chacun sait que c'est toujours au moment de se quitter que deux amis trouvent le plus'de choses à se dire. Enfin ils échangeaient un joyeux bonsoir ; les portes se fermaient doucement et un profond silence régnait bientôt dans toute la maison.

Mais ce soir-là, Agathe remarqua qu'ils ne s'attardèrent point à causer. En effet, Jean rentra tout droit chez lui après une simple poignée de main à Varnelle ; et Varnelle ne le retint point et n'essaya pas d'engager une conversation avec lui. Il sentait que son ami devait être épuisé par l'effort qu'il avait fait pendant la route pour parler du Luthier de Crémone, de la voix de la cantatrice et du talent du violoniste. D'ailleurs, à l'exception de MlleOllivier, qui n'ayant aucune préoccupation avait pu rester parfaitement naturelle, tous les causeurs avaient quelque chose de gêné, qui paraissait d'autant plus qu'ils cherchaient à le dissimuler. La solitude devait être une délivrance pour chacun d'eux : pour Jean surtout....... Varnelle le connaissait bien; attiré jadis vers lui par une sympathie instinctive, il avait achevé de s'attacher à lui pendant ce voyage où il avait lu jusqu'au fond de son âme fière et délicate. Il le plaignait profondément ; il se rendait compte de la brèche que les vains propos de quelques oisifs venaient d'ouvrir dans son bonheur ; et, jugeant son ami d'après ce qu'il eût été lui-même à sa place, il se disait douloureusement. « En voilà encore un qui ne sera pas heureux ! »

Le lendemain, au premier regard qu'Agathe jeta sur son fils, elle comprit qu'il s'était passé quelque chose de grave. Elle n'osa pas le questionner, mais elle mit encore plus de tendresse qu'à l'ordinaire dans son baiser du matin, et Jean, se sentant observé, affecta une gaîté qui ne fit point illusion à sa mère. Elle s'adressa à Varnelle, lui demandant ce qu'il y avait, et s'ils étaient malades l'un ou l'autre pour s'être séparés si vite en rentrant de Trouville. Varnelle protesta qu'il n'y avait rien : il ne pouvait pas dire à cette pauvre femme que Jean souffrait précisément parce qu'elle était sa mère.

A la Mignonnette, comme dans la maison d'Agathe, un nuage gris s'étendait sur la gaîté des jours passés ; et sans que personne en pariât, la cruelle conversation des curieux de Trouville était sans cesse présente à l'esprit de tous. Pâquerette n'avait plus demandé à retourner au Casino ; et quand Mlle Monique, qui ne se doutait de rien, lui avait rappelé son désir d'aller au bal, elle avait répondu qu'elle n'avait pas de toilette.

« Mais j'irai t'en chercher une à Rouen si tu veux ! dit la bonne cousine. Laquelle préfères-tu, ta robe rose, ta robe de tulle blanc, ou ta robe de foulard vert d'eau ? J'apporterai les souliers, les gants, tout ce qu'il faudra : c'est l'affaire d'un jour.

— Non, non,
répliqua Pâquerette avec un peu d'impatience, nous sommes mieux entre nous... il fait trop chaud pour danser, d'ailleurs. »

Mlle Ollivier secoua la tête ; elle ne comprenait plus rien à sa Pâquerette, ni aux autres, d'ailleurs : ils avaient certainement quelque chose, mais quoi ? Elle s'en informa au docteur, quand il revint ; et le docteur, avec une mine subitement assombrie, lui raconta ce qui s'était dit à Trouville, sous la terrasse du Casino.

« Mais c'est abominable ! s'écria la vieille demoiselle. Pauvre Jean ! je comprends qu'il soit un peu triste, mais cela ne durera pas, j'espère. Pâquerette est si gentille avec lui ! on voit qu'elle cherche à le consoler. Mais de quoi ces gens-là se mêlent-ils ? Est-ce que nos affaires les regardent ?

— Oh ! pour cela, ma chère Monique, le monde est plein de gens qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas, et je me suis attendu aux propos les plus absurdes lorsque j'ai consenti à ce mariage. Mais le bonheur de ma fille avant tout ! et elle n'aurait pu trouver un meilleur mari que Jean..... étant donné qu'elle l'aime, surtout. Laissons travailler les langues ; quand elles seront lasses, elles finiront par se taire. Jean réussira parfaitement à Rouen ; je me charge de son commencement, et son mérite fera le reste. Avant vingt ans d'ici, il sera à la tête du corps médical de la ville et du département, estimé, honoré, décoré, s'il le désire, et personne ne dira que sa femme a fait une mauvaise affaire. Je vois bien qu'il est triste, et je suis fâché qu'il prenne cela si haut ; mais je crois que le mieux est de ne pas lui en parler et de lui témoigner beaucoup d'affection. Quelques petites blessures d'amour-propre ne sont pas mortelles : et Pâquerette se chargera bien de les guérir. »


Quelques petites blessures d'amour-propre ! le docteur en parlait bien à son aise ! Il avait atteint depuis longtemps l'âge où l'on méprise l'opinion et les propos des sots : Jean en était encore fort éloigné. Il avait passé la nuit à creuser une foule d'idées, nées instantanément dans son cerveau, à propos de son mariage, du monde, de Pâquerette, de ce qu'on penserait de lui et d'elle, de ce qu'on en disait déjà..... Oui, il passerait pour une espèce de mendiant, ramassé dans le ruisseau par la charité extravagante d'un vieux fou — c'était là ce qu'ils voulaient dire par cette épithète d'humanitaire qui provoquait leurs éclats de rire. — Et Pâquerette, la douce Pâquerette, si délicate, si généreuse, si intelligente, comment serait-elle traitée? Une petite sotte romanesque, qui s'était amourachée de cet ancien protégé de son père, et qu'on aurait dû renfermer dans un couvent pour lui apprendre à vivre. Comment sa tante et son père, si dérangés du cerveau qu'ils fussent, avaient-il pu consentir à cette alliance ? Jean frémissait de colère en songeant aux suppositions injurieuses qui ne manqueraient pas de circuler, l'une renchérissant sur l'autre. Elle ne pourrait pas les ignorer ; ces choses-là parviennent toujours aux intéressés. Sa tendresse pour lui n'en serait pas diminuée : oh ! non ! au contraire..... Mais il se mêlerait de la pitié à son amour: et Jean se révoltait à cette pensée. Et plus tard: qui peut savoir l'avenir ? n'aurait-elle pas de regrets ? Pour le moins, elle souffrirait dans son légitime orgueil... et ce serait lui qui en serait cause, lui qui eût donné sa vie pour lui épargner la moindre peine...... Après tout, ces gens disaient vrai : qu'était-il, lui, pour mériter la main de Pâquerette ? Un petit jeune homme inconnu, médecin de deuxième classe de la marine, docteur de fraîche date, qui n'avait à son actif ni services exceptionnels, ni travaux remarquables: unus de multis ! Ce n'était pas sa faute: à son âge, il n'avait pas encore eu le temps de devenir quelqu'un..... Là-bas, pourtant, il n'était pas resté oisif ; il avait fait des remarques, des recherches, des expériences, il était sur la piste de découvertes importantes pour la science, de remèdes qui peut-être un jour auraient fait bénir son nom..... Tout cela, il y avait renoncé pour cette enfant... Et le monde, impitoyable pour le mariage d'amour de Pâquerette, aurait approuvé de sa part tous les entraînements, s'il se fût agi d'un homme célèbre..... Varnelle était bien heureux !

Ces pensées, qui attristèrent l'insomnie de Jean, ne furent point dissipées par le retour du soleil, qui d'ordinaire sait si bien mettre en fuite les fantômes nocturnes. C'est que ce n'était point des illusions ; ou du moins, la part de vérité qu'elles contenaient suffisait à troubler profondément l'âme du jeune homme. Il n'était pas assez insouciant pour se dire : « Bah ! dans quelques années on n'y songera plus; en attendant, soyons heureux, et méprisons les propos de gens qui ne nous valent pas ! » Cela aurait été plus raisonnable peut-être : mais n'est pas raisonnable qui veut.

Il trouvait partout des aliments pour sa tristesse. Mlle Ollivier se montrait à son égard plus maternelle que jamais : on avait dû lui raconter la scène de Trouville, preuve qu'on y avait attaché de l'importance, et elle cherchait à le consoler..... Pâquerette ne voulait plus aller au bal : elle avait peur, sans doute, d'entendre encore des paroles blessantes, de rencontrer des regards moqueurs. Il faudrait pourtant bien qu'elle s'y habituât : ce serait toujours ainsi, maintenant! Toujours! oui, toujours ce point noir dans leur ciel : comment pourraient-ils être heureux ? C'était à lui qu'elle voulait éviter les rencontres humiliantes, il n'en doutait pas: mais, si maintenant elle avait honte pour lui, ne viendrait-il pas un jour où elle aurait honte de lui ?

II faut dire à la décharge de Jean, qu'à peine cette idée lui fut venue qu'il se le reprocha et la repoussa comme un outrage au caractère et aux sentiments de sa fiancée. Mais le fait n'en était pas moins là : Pâquerette craignait quelque chose, elle n'osait plus marcher le front haut comme de coutume, et elle avait besoin de courage pour se montrer à son bras. Quelle situation fausse pour elle et plus encore pour lui ! Dans nos mœurs, c'est l'homme qui est le chef de la famille, c'est lui qui fait la situation de la femme : il peut la prendre au-dessous de lui, il l'élève bien vite à son niveau si elle en est digne ; mais, si l'on a vu des rois épouser des bergères, où a-t-on vu des reines épouser des bergers ?

II se passa quelques jours ; puis Varnelle parla de son départ.

« Attends encore un peu, lui dit Jean. J'aurai à te parler..... demain !

Varnelle le regarda et eut le cœur serré en voyant l'expression de son visage.

« Je ne suis pas si pressé, mon ami, répondit-il en essayant de prendre le ton de la plaisanterie ; je me trouve très bien ici, et j'attendrai volontiers surtout si c'est pour te rendre service. »

Jean hocha la tête comme pour dire oui, mais il ne s'expliqua pas davantage.

Le soir, après le dîner, il n'accompagna pas son ami à la Mignonnette, et le pria de dire qu'il allait faire une course à Trouville.

Mais il ne sortit point de sa maison. Il alla s'asseoir près du foyer, et attendit que sa mère eût fini de ranger le ménage. Il la regardait aller et venir, et il remarquait que ses mains tremblaient : était-ce l'âge, déjà ? Pauvre Agathe ! non, ce n'était point la vieillesse, c'était l'émotion de son cœur qui faisait trembler ses mains et rendait ses pas chancelants, pendant qu'elle rapportait de la cuisine et rangeait dans le dressoir la vaisselle qu'elle venait de nettoyer. En voyant son fils rester là, elle avait compris qu'il voulait lui parler : qu'avait-il donc à lui dire, grand Dieu ? Avec la figure qu'il montrait depuis une semaine, ce ne pouvait être que quelque chose de triste..... et elle se hâtait pour ne pas le faire attendre, tout en se disant que pour elle il parlerait toujours bien assez tôt.

Enfin elle mit en place la dernière assiette, et vint prendre son tricot sur une petite table devant la croisée.

« Tu ne sors pas, Jean ? dit-elle à son fils. Il fait si beau ce soir !

— Non, mère..... Viens ici : veux-tu ? »
Elle remit le tricot où elle l'avait pris et alla s'asseoir près de Jean sans rien dire; seulement, pour qu'il comprît que son cœur de mère était prêt à l'entendre elle posa sa main sur ses cheveux blonds et les caressa comme lorsqu'il était enfant.

« Mère, dit-il, je suis malheureux !

— Je l'avais deviné..... tu ne peux pas être malheureux sans que mon cœur me le dise. Qu'as-tu donc, mon pauvre enfant ?

— Je suis malheureux, parce que je vais te faire de la peine. J'ai encore un sacrifice à te demander.....

— A moi ! c'est tout accordé, alors ! Peux-tu te laisser aller au chagrin, quand il dépend de moi de te consoler ? ce n'est pas bien, Jean ! »


Elle lui prit la main, et elle essayait de lui sourire : mais le cœur lui battait bien fort : qu'allait-il donc lui demander ?

« Ecoute, mère, dit-il d'un ton grave et triste, quand M. Auribel m'a nommé son fils, quand Pâquerette m'a tendu ses deux mains en me demandant si je ne voulais pas d'elle pour ma femme, j'ai été si heureux que je n'ai plus pensé à rien au monde au dehors de notre amour. Je savais bien qu'elle était riche, et moi pauvre : mais qu'est-ce que cela faisait, puisque son père et elle m'acceptaient ainsi ? Je ne me croyais pas sans valeur, du reste ; partout où j'ai passé, au lycée, à l'École, dans mes voyages, aux examens, j'ai toujours conquis l'estime de mes camarades comme de mes chefs. De l'avis de tous, j'avais devant moi un bel avenir, et je faisais un sacrifice en y renonçant..... Oh ! ne crois pas que j'y eusse regret : j'étais trop heureux de pouvoir lui sacrifier quelque chose, à ma chère petite bien-aimée..... Mais voilà que l'autre jour, à Trouville, nous avons entendu une conversation..... Des gens qui ne nous connaissent pas, et qui nous faisaient l'honneur de s'occuper de nous..... Je passe pour un ancien mendiant, M. Auribel pour un vieux fou, sa fille pour une petite sotte: et que dira-t-on encore ? On trouve ce mariage révoltant: on me dédaigne pour mon humble origine, et on les blâme pour leur générosité !

Elle a entendu ?
demanda Agathe presque à voix basse.

— Oui, elle a entendu .... son père aussi..... et Varnelle, qui était avec nous. Mlle Ollivier n'y était pas ; mais ils ont dû le lui raconter, car elle me parle comme à un malade qu'on doit ménager..... Ils ne sont pas changés à mon égard, ils ont bien l'âme trop haute ; ils redoublent d'affection..... Si tu avais entendu Pâquerette, au moment où ces féroces bavards allaient passer devant nous ! « Votre bras, mon cher Jean ! » C'était la première fois qu'elle m'appelait son cher Jean..... et elle les a regardés avec tant de fierté ! Ils n'osaient pas lever les yeux.....Tout cela n'empêche pas qu'elle a renoncé à ce bal dont elle avait tant d'envie..... Mais elle ne peut pas mener une vie de recluse ; et elle entendra plus d'une fois dire que c'est humiliant pour elle de m'épouser ! »

Agathe était altérée. Elle avait cru d'abord qu'il s'agirait pour elle de disparaître, et elle s'y était résignée. Elle ferait tout pour que Jean fût heureux Elle irait, s'il le fallait, jusqu'à ne pas se montrer à son mariage..... Mais ce n'était pas cela..... quelle était donc sa pensée? 

« Tu ne songes pas à rompre ? lui dit-elle. Mon pauvre enfant, rappelle-toi que Pâquerette t'aime.....

— Oui..... quand j'aurais le courage de renoncer à elle, je n'aurais pas celui de la faire souffrir..... Et pourtant je ne voudrais pas qu'elle passât, pendant toute sa vie, pour avoir fait un mariage indigne d'elle. J'ai cherché à sortir de là ; j'ai cherché et j'ai trouvé, si Dieu me protège et si tu me le permets..... »


II s'arrêta. Pour toute réponse, Agathe inclina la tête : elle attendait. Jean reprit :

« L'autre soir, il s'est trouvé quelqu'un pour dire qu'à un homme célèbre on ne demandait pas d'où il venait, et que si j'étais Varnelle, par exemple, dont le nom remplissait les journaux..... Approbation générale : si j'avais fait parler de moi, le monde applaudirait à mon union avec Mlle Auribel, et on comprendrait qu'elle me préférât au baron Lantourny ou à tout autre fils de riche et puissante famille..... Varnelle va repartir pour l'Afrique : il m'avait déjà demandé, jadis, de venir avec lui, et j'avais refusé, à cause de toi..... Cette expédition, je suis sûr d'en rapporter une telle renommée, que les railleurs seront confondus et salueront bien bas la femme du docteur Jean Trémisort. Ce sera l'affaire d'un an, dix-huit mois peut-être, et ensuite nous serons tous heureux. J'aurai gagné mon bonheur, et toi, mère, tu pourras être fière de ton fils ! »


Jean s'était levé ; il s'animait en parlant, et ses yeux brillaient d'enthousiasme. Agathe le regardait : fière de lui, elle l'était déjà, elle ne pouvait l'être davantage, quoi qu'il fît..... Ses raisons pour partir, elle les comprenait : mais pourquoi lui demandait-il une autorisation solennelle ? A ses autres départs, cela ne s'était point passé ainsi : il allait où le ministre l'envoyait, et sa mère n'avait rien à y voir. Cette fois-ci, ce serait de sa propre volonté qu'il ferait ce voyage, et c'était une chose grave sans doute, puisqu'il la priait d'y consentir..... Agathe, malgré son ignorance, avait puisé dans les lettres et dans les récits de son fils, et plus récemment dans ses conversations avec Varnelle, quelques données sur ce que pouvait être un voyage d'explorations en Afrique : si les progrès qu'en tirerait la science la laissaient assez froide, les dangers devaient frapper vivement son imagination. Elle ne put s'empécher de dire à Jean :

« II y a beaucoup de dangers, n'est-ce pas ?

— Varnelle en est revenu,
répondit-il évasivement.

— Tu es le maître, mon fils : pourquoi me demandes-tu ?.....

— C'est que...
— il revint près d'elle, et s'agenouilla à ses pieds — c'est que..... je serai prudent, je te le jure : je veux revenir..... Mais on meurt partout : si je ne revenais pas..... Je me réjouissais tant de te faire une vieillesse entourée de bien-être et de tendresse..... et tout te manquerait à la fois..... »

Agathe haussa les épaules avec insouciance.

— Oh ! il me faut si peu pour vivre ! et puis je n'en aurais pas besoin longtemps..... Dieu est bon, il me rappellerait bien vite, pour me remettre, auprès de toi ! »

Elle l'entoura de ses bras, l'attira vers elle et mit un baiser sur son front.

« Que ta volonté soit faite, mon fils, mon enfant adoré ; pars avec la bénédiction de ta mère, et que Dieu et Notre-Dame de Grâce te protègent et te ramènent...... Mais Pâquerette, mais son père, voudront-ils ? » reprit-elle, se raccrochant à un dernier espoir.

« Lui, il voudra bien, certainement ; et elle..... je lui parlerai comme à toi, mère ; elle a un grand cœur elle aussi, et elle me comprendra comme toi. »

mardi 20 novembre 2007

XXII.- Où Pâquerette eut envie d'aller à Trouville, et ce qu'elle y trouva.

« Le Casino de Trouville est ouvert : si nous y allions ? » dit un jour Pâquerette.

Mlle Monique la regarda avec des yeux ronds d'étonnement.

« Tu as envie d'aller au Casino ? Mais autrefois, quand nous avons passé une saison à Trouville, tu t'y es ennuyée, et tu n'as plus voulu y retourner. Est-ce que tu deviendrais capricieuse, Pâquerette ?

— Non pas ! ce n'est pas moi qui change, ce sont les choses qui ont changé. Dans ce temps-là, je trouvais tout ennuyeux, parce que j'avais du chagrin.... à présent, au contraire, j'ai envie de m'amuser. J'ai envie de voir du monde, d'entendre de la musique, d'aller au théâtre, de danser... Il y aura bal samedi : allons-y ! Je vous invite pour la première danse, Jean, et M. Varnelle pour la seconde.

— Je crains de faire un pauvre danseur, Mademoiselle : si encore il s'agissait d'une bamboula ou de quelque autre sauterie du même genre...

— Oh ! je suis sûre que vous vous en tirerez très bien ; et d'ailleurs, vous avez le droit de mal danser : un homme célèbre ! Tante, allons aujourd'hui nous promener à Trouville ; nous verrons l'affiche du spectacle, et si elle nous plaît, nous y retournerons ce soir. M. Varnelle et Jean aiment beaucoup la musique. Nous sommes des égoïstes, nous ne leur procurons pas d'autres plaisirs que la promenade dans les bois : donnons-leur un peu maintenant des plaisirs d'hommes civilisés. M. Varnelle n'entendra pas souvent d'opéras comiques entre le Sénégal et le lac Tchad ! »


Les désirs de Pâquerette étaient dés ordres ; un quart d'heure après, on était en route pour Trouville. La jeune fille avait employé ce quart d'heure à sa toilette, et elle était bien jolie avec une légère robe de lainage blanc et un grand chapeau de paille où s'enroulait un long voile de gaze rose pâle. A Trouville, sur les planches qu'elle voulut suivre dans toute leur longueur les têtes se retournaient pour la regarder encore quand elle avait passé. Elle avait pris le bras de Jean, et à eux deux ils avaient si bien l'air d'une idylle, que les gens d'âge les saluaient d'un sourire discret et bienveillant. Pâquerette était ravie ; elle trouvait tout charmant, le ciel, la mer, les programmes des concerts et des représentations annoncées, les enfants qui jouaient dans le sable et les toilettes des dames assises sous de grands parasols, leur tapisserie ou leur éventail à la main. Elle prit une chaise elle aussi et vint se placer près de Mlle Ollivier qui se reposait en compagnie de Varnelle. Jean se mit à son côté, et ils commencèrent à échanger leurs remarques sur la procession de promeneurs qui défilait devant eux sur les planches.

Ce n'était pas encore le plein de la saison d'été; la plupart des familles parisiennes, surtout de celles dont les enfants étaient dispersés dans des établissements d'éducation, attendaient le 1er août pour envahir les plages. Le public de Trouville se composait surtout d'habitants des villes ou des châteaux normands, pressés de venir y chercher la fraîcheur de la mer et de la brise. Ils se réunissaient en groupes de la même ville ou de la même société, et causaient comme dans un salon, échangeant des réflexions critiques sur les allants et venants: il n'en était guère qui ne fussent connus par quelqu'un au moins de nom, et les biographies plus ou moins véridiques allaient leur train. Pâquerette fut remarquée bien vile, et dans tous les groupes voisins du sien on commença à chercher qui elle pouvait être.

  La jolie personne! disait un monsieur entre deux âges, qui promenait sa lorgnette sur les jeunes femmes, sous prétexte de regarder au loin les barques de pêche. La connaissez-vous, Madame ? »

La femme à qui il s'adressait prit un air pincé, comme si elle eût trouvé mauvais qu'on regardât un autre visage que le sien.

« Elle n'est pas encore venue ici, répondit-elle d'un ton sec. Jolie.... oui, assez.... un peu maigrelette encore : c'est du fruit vert.... Elle ne sera pas mal par la suite, si elle ne prend pas trop de ressemblance avec la vénérable personne, mère ou tante, qui l'accompagne....

« Tenez, voilà M. Lantourny qui les salue,
dit une dame qui tricotait une dentelle interminable en regardant tout autre chose que son ouvrage. Il vous dira qui c'est : vous connaissez, je crois, M. Lantourny ?

— De nom seulement ; mais je crois que M. Delaloy le connaît.... S'il regardait seulement par ici ! »


M. Delaloy, notaire à Caen, honnête homme très malheureux, car il était continuellement combattu entre son penchant naturel à bavarder et son respect pour le secret professionnel, racontait en ce moment une histoire, avec beaucoup d'animation, à un groupe très attentif, et son récit l'occupait trop pour qu'il s'aperçût des signes que lui faisait la dame. Ce fut un de ses auditeurs qui les remarqua, lorsque l'histoire fut finie.

« N'est-ce pas vous que Mme de Navaud appelle de la main, de la tête et de l'éventail? dit-il au notaire ; jamais aucun télégraphe ne s'est donné tant de mouvement ! »

M. Delaloy tourna vivement la tête et le sourire qui éclaira la figure de Mme de Navaud lui fit comprendre que c'était bien à lui qu'elle en voulait. Il accourut.

« Vous voilà donc enfin ! lui dit-elle. Vous qui savez tout, savez-vous qui est cette jeune fille en robe blanche, avec un voile rose... là, près de ce parasol rayé bleu et blanc... avec une vieille dame et deux messieurs ? M. Charicy la mange des yeux, et il demande son nom à tous les échos.

— Je sais tout, je sais tout... justement je ne sais pas.. Elle n'est pas de Caen, ni des environs... Attendons un peu, nous verrons par qui elle sera saluée, cela nous guidera dans nos recherches....

— Le baron Lantourny vient de la saluer il n'y a qu'un instant.

— Le baron Lantourny ? Alors rien n'est plus facile.... Tenez, je vois son fils là-bas, je vais aller le questionner. »


Le notaire partit vivement, et Mme de Navaud et M. Charicy, qui le suivaient des yeux, le virent bientôt aborder le jeune Lantourny. Il leur sembla que celui-ci lui faisait une réponse brève, et se séparait ensuite de lui avec la hâte d'un homme qui n'a pas envie d'en dire davantage.

« Il me semble que M. Delaloy n'en a pas tiré grand'chose, dit en riant M. Charicy : il a l'air tout désappointé.

— Attendez : il regarde autour de lui..... Le voilà parti, mais il nous tourne le dos... Connaissez-vous ce groupe qu'il aborde ? »


M. Charicy dirigea sa lorgnette vers le groupe désigné.

« Pas personnellement, mais je connais de vue ce grand monsieur avec qui il cause : c'est un riche filateur de Rouen..... Ah ! la conversation devient générale ; voilà deux dames, trois dames qui s'y mêlent... et puis un jeune homme..... Là ! Delaloy sait ce qu'il voulait savoir ; il salue et s'en va..... Le voilà qui revient vers nous..... Eh bien ? que vous a dit le petit Lantourny ?

— Il m'a dit ; C'est Mlle Auribel, la fille d'un médecin de Rouen. Et il est parti comme s'il était poursuivi, avec la figure d'un homme vexé ! je me suis dit qu'il y avait quelque chose là-dessous ; et comme j'ai avisé un groupe de Rouennais de ma connaissance, je suis allé leur demander des renseignements.

— Vous êtes un homme précieux. Et ces renseignements ? C'est pour M. Charicy, car moi je n'y tiens guère ; mais la jeune personne a fait sa conquête.

— M. Charicy en sera pour ses frais : la place est prise. Mlle Auribel, qui répond au joli nom de Pâquerette, est fiancée, à ce qu'il parait, avec un des deux officiers de marine qui accompagnent elle et sa tante ou cousine, Mlle Ollivier, qui l'a élevée depuis la mort de sa mère. Il paraît aussi que Charles Lantourny l'avaît demandée, et qu'il a été refusé : Cela explique pourquoi il ne tenait pas à parler d'elle.

— Oui, le beau Lantourny, c'est contrariant pour lui d'en voir un autre réussir là où il a échoué. Mais duquel des deux marins s'agit-il ! Le petit est un officier, le grand un médecin de la marine.

— Je parie pour le grand, il se promenait tout à l'heure avec elle.

— Je parie pour le petit, il fait sa cour à la vénérable tante.

— Je vous dirai cela ce soir au concert, si j'ai pu compléter mon enquête..... Ah ! les voilà qui s'en vont ! »


En effet, Mlle Ollivier, ayant consulté sa montre, avait déclaré qu'il était temps de partir, si l'on voulait dîner de bonne heure et se procurer une voiture pour revenir le soir. Il y avait au Casino une jolie représentation ; on jouait le Luthier de Crémone et plusieurs musiciens, chanteurs et instrumentistes, devaient se faire entendre.

Chacun sait qu'il y a en ce monde beaucoup de gens qui n'ont apparemment rien à faire, et qui passent leur temps à s'occuper des faits et gestes d'autrui. Quel puits de science ils seraient devenus, s'ils avaient consacré à s'instruire les heures nombreuses qu'ils ont perdues à s'enquérir de choses qui ne les regardaient point ! M. Delaloy employa bien son temps, depuis quatre heures jusqu'à huit, et il arriva au Casino tout prêt à vider sa botte de renseignements.

Il faisait très chaud, et on étouffait dans la salle ; aussi, ni la musique ni la pièce n'avaient le pouvoir d'y retenir les spectateurs, qui venaient à chaque instant respirer l'air du soir et jouir du clair de lune sur la mer.

Des groupes se formaient sur la terrasse, qui ne songeaient plus à rentrer; selon eux, la chanteuse chantait faux et le violon grinçait par suite de la chaleur, ils ne valaient pas qu'on s'exposât à fondre en eau pour les entendre. Pâquerette avait chaud elle aussi; elle était encore à l'âge où l'on ne veut rien perdre d'une représentation, mais elle profila d'un entr'acte pour prier son père, arrivé le jour même pour le dîner, de lui faire faire un tour de terrasse. Varnelle et Jean les suivirent : Mlle Monique déclara que la fuite de tant de déserteurs allait nécessairement rafraîchir la salle, et que cela suffirait à son bien-être : elle resta à sa place.

Quelques-uns de ces déserteurs, n'ayant nulle envie de retourner au concert, étaient descendus sur les planches et s'y étaient installés sur des chaises, juste le long du mur de la terrasse. Ils formaient un groupe assez nombreux, où l'on causait bruyamment, et leur conversation n'avait rien de mystérieux pour les promeneurs qui Iongeaient la balustrade au-dessus d'eux. Pâquerette, en y passant au bras de son père, entendit son nom : elle s'arréta, et fit signe à ses compagnons de demeurer silencieux.

« Oui, Mesdames, disait M. Delaloy, cette jeune personne romanesque a refusé la main et le cœur de Charles Lantourny, le fils du baron Lantourny, le marquis de Carabas de la Normandie. Le père et le fils en sont étonnés et furieux, on ne sait pas si c'est plus étonnés que furieux ou plus furieux qu'étonnés.

— Il y a de quoi !
répliqua une autre voix.

— Lequel des deux ?

— Oh ! l'un ou l'autre ! Ils ne pouvaient pas s'attendre à cela, vous comprenez.

— La jeune fille est charmante,
dit une voix masculine.

— Oh ! la beauté du diable, répondit une dame, Est-elle riche ?

— Assez : sa mère lui a laissé une jolie fortune, et le docteur est fort à son aise. La cousine Ollivier lui laissera certainement aussi ce qu'elle a ; mais tout cela n'équivaut pas à la fortune des Lantourny.

— Ce que c'est que l'amour !
dit sentencieusement un monsieur. Et qui épouse-t-elle ?

— Ah ! oui,
interrompit Mme de Navaud, qui est-ce qui a gagné le pari ? Moi, j'ai parié pour l'officier.

— Vous avez perdu, Madame, mais pour vous consoler, je vous dirai le nom de cet officier. C'est le lieutenant de vaisseau Varnelle, le célèbre explorateur, qui vient de publier la relation de son dernier voyage dans l'intérieur de l'Afrique, et qui a fait il y a quinze jours, à la Société de géographie, cette conférence dont tous les journaux ont parlé.

— Bah ! Mais c'est un homme illustre ! J'étais à sa conférence, et j'ai fait acheter son livre le jour même où il a paru. Je l'ai lu le soir, et il m'a empêchée de dormir.

— Je l'ai lu aussi,
s'empressa de dire une autre dame. C'est un héros ! Quel courage ! Quel sang-froid, quelle présence d'esprit dans les plus grands dangers ! Il a été vingt fois à deux doigts de la mort..... On dit qu'il va entreprendre un nouveau voyage. C'est un grand homme ! Et ce n'est pas lui qu'elle épouse, cette petite sotte ?

— Non : c'est le médecin, le grand blond : un garçon de mérite aussi dans son genre, arrivé à la force du poignet.

— Oh ! nous connaissons cela, les hommes qui se sont faits eux-mêmes.... Très savants, soit ; mais il leur manque toujours quelque chose du côté de la distinction. Le vieux proverbe n'a pas tort : la caque sent toujours le hareng.... D'où sort-il ce beau jeune homme ?

— D'un village de la côte, où feu son père était pêcheur. Le docteur l'y a ramassé petit gamin, nu-tête et nu-pieds, il l'a trouvé intelligent et l'a emmené comme petit domestique.....

— Ah !
interrompit une vieille dame avec l'accent de satisfaction profonde familier aux gens qui peuvent ajouter à un récit quelque circonstance inédite, je me rappelle en effet que ma fille est revenue indignée, il y a une douzaine d'années, d'une matinée d'enfants donnée par le docteur Auribel au jour de naissance de sa fille. C'était sans doute une petite fille bien mal élevée : croiriez-vous qu'elle a voulu danser avec ce garçon, au milieu de ses invités, et que son père et sa cousine ne s'y sont pas opposés ? C'était inouï !

— Cela ne m'étonne pas : le docteur est un humanitaire. »


Un chœur de rires arriva jusqu'à la terrasse. M. Auribel voulut emmener sa fille, mais elle se cramponna à la balustrade.

« II faut dire, reprit quelqu'un en bas, que ce jeune garçon était d'une intelligence exceptionnelle, qu'il a fait d'excellentes études, et qu'il a devant lui un très bel avenir, mon cousin le capitaine de frégate, qui l'a eu à son bord, m'a fait de lui le plus grand éloge.

— En fait d'avenir,
répliqua le notaire, il n'aura que celui d'exercer la médecine à Rouen ; le docteur ne lui donne pas sa fille sans sa clientèle.

— Ah !..... eh bien, ce doit être un sacrifice... la jeune fille le vaut bien d'ailleurs.

— Oh! un sacrifice, je ne suis pas de votre avis,
dit Mme de Navaud : le sacrifice est tout de son côté, à elle.

— Pourtant, Madame, à notre époque, on ne demande plus à un homme d'où il vient, mais ce qu'il vaut. Nous avons des généraux qui sont partis de la charrue : cela ne les a pas empêchés de faire de beaux mariages, et personne ne s'inquiète du métier de leur père. Et les grands artistes, donc !

— Ah ! sans doute, quand un homme est célèbre..... par exemple, elle épouserait M. Varnelle, quelle que soit son origine, qu'on le trouverait tout simple..... Mais un petit médecin de marine, qui n'avait que de l'avenir ! La position ne sera pas facile, allez, dans une grande ville comme Rouen ! A la place du docteur Auribel, moi, j'aurais enfermé ma fille dans un couvent pour lui faire passer ses folles idées. »


II y eut dans le groupe un murmure approbatif. Le défenseur de Jean y mit fin en rappelant que le moment approchait où le baryton devait chanter la sérénade de la damnation de Faust, qu'il chantait divinement. On entendit un bruit de chaises remuées, puis des pas montèrent l'escalier de la terrasse. Alors seulement Pâquerette quitta la balustrade.

« Donnez-moi le bras, mon cher Jean, » dit-elle très haut à son fiancé.

Elle s'attacha à son bras et l'entraîna en haut de l'escalier, de façon que ceux qui le montaient fussent obligés de passer devant eux. Elle resta là jusqu'à ce que le dernier eût défilé, se tenant droite, dans une pose fière, très pâle sous la clarté de la lune, et les regardant en face l'un après l'autre avec des yeux étincelants d'indignation et d'orgueil. Tous détournaient la tête d'un air embarrassé ; un seul répondit à son regard par un salut respectueux. Elle lui adressa un sourire reconnaissant ;
elle avait deviné celui qui avait pris la défense de son amour.

dimanche 18 novembre 2007

XXI.- Propos d'amour et rêves d'avenir. — Quand nous aurons des cheveux blancs ! — où Varnelle rentre en scène. — Désir de plaire.

Le docteur Auribel laissa les fiancés savourer leur bonheur sans contrainte, dans ce beau pays qui avait vu naître et grandir leur amour. Jean avait un congé de six mois ; il n'était pas besoin qu'il se hâtât de donner sa démission. Le climat du Sénégal, sans avoir altéré profondément sa santé, l'avait un peu éprouvé ; il fallait qu'il se rétablît complètement avant son mariage et son installation à Rouen comme successeur de son beau-père. Le docteur se fiait au repos, au bonheur et à l'air de la campagne, pour parfaire bien vite la cure. Il s'en retourna donc à Rouen et y occupa ses loisirs à conférer avec son architecte pour préparer au jeune ménage un nid indépendant et pourtant placé sous son aile.

Monique resta à Saint-Roch pour servir de chaperon à Pâquerette. Elle n'était pas la moins heureuse de la tournure qu'avaient prise les événements ; Jean était un peu son œuvre, à elle aussi, et tel qu'elle le connaissait, elle ne voyait personne qui pût mieux que lui faire le bonheur de Pâquerette. Or, le bonheur de Pâquerette, c'était le bonheur de Monique Ollivier.

Ce divin printemps où le soleil ne ménagea pas ses rayons, apporta donc aux deux fiancés une longue suite de jours aussi heureux que celui que Pâquerette avait proclamé « le plus beau jour de sa vie ». Quelle joie de passer de nouveau partout où avaient passé leurs petits pieds d'enfant, et de sourire aux mille souvenirs qui se levaient devant eux à chaque pas! A propos d'un rien, d'une fleur, d'un buisson, d'un oiseau, de tel ou tel rocher, de tel ou tel arbre, d'une vieille masure ou d'un berger drapé dans sa limousine rayée et appuyé sur son bâton, ils retrouvaient dans leur mémoire, à tous deux en même temps, quelque aventure d'autrefois, et cette phrase :

« Vous rappelez-vous ? » revenait sans cesse dans leurs discours. Ils s'en redisaient tous les détails; et la conclusion était invariablement : « Nous nous aimions déjà dans ce temps-là. » A quoi l'un et l'autre ne manquaient pas d'ajouter : « Et nous nous aimerons toujours ».

Vers le mois de juin, le docteur, qui arrivait toujours le samedi soir, commença à apporter les plans de son architecte; on les examinait et on les discutait en famille, car il fallait mettre l'ouvrage en train pendant la belle saison. Pâquerette s'amusait comme une enfant qui joue au ménage ; elle voulait que tout fût joli chez elle, et surtout elle mettait tous ses soins à la chambre de « maman Agathe », pour qu'elle s'y trouvât bien. Elle avait pour sa future belle-mère mille coquetteries charmantes ; et elle aurait voulu se marier dans la vieille petite église de Saint-Roch ; parce que, disait-elle, c'est notre patrie, Saint-Roch, la patrie de notre bonheur ! Mais le docteur ne voulut pas y consentir : il tenait à ce que le mariage eût lieu dans la grande cathédrale de Rouen, au chant des orgues, devant l'autel illuminé et entouré de fleurs. II avait ses raisons pour cela, qui n'étaient pas seulement des raisons de vanité! Peu lui importait de faire dire qu'on n'avait jamais vu un plus riche mariage que celui de Mlle Auribel. Mais il savait que les langues allaient prendre de l'exercice à propos de ce mariage : l'origine du fiancé était connue de beaucoup de gens, qui ne manqueraient pas de la révéler à ceux qui l'ignoraient. Alors, que d'exclamations étouffées ou à découvert! que de mines effarouchées ! Les uns s'étonneraient, les autres blâmeraient, d'autres excuseraient; quelques-uns daigneraient approuver....... Le docteur se trouvait fort au-dessus de la louange ou du blâme : ce qu'il faisait, il le voulait, et il jugeait que c'était bien ; il ne voulait pas avoir l'air de s'en cacher, comme s'il en rougissait. Ce ne serait pas dans la solitude d'une petite église de village, ce serait à la face de tout Rouen que Jean et Pâquerette recevraient la bénédiction nuptiale. Puisqu'on s'alliait à Jean Trémisort, il fallait se montrer fier de lui.

Ces raisons-là, M. Auribel ne les donna ni aux fiancés ni à la mère Agathe. Pâquerette n'eût jamais imaginé que Jean pût être
humilié par qui que ce fût, et il ne fallait pas lui en faire venir l'idée ; et la plus simple délicatesse interdisait de toucher à ces questions-là avec la veuve et son fils. Le docteur dit seulement qu'il avait à Rouen beaucoup d'amis, qu'il désirait voir au mariage de sa fille ; et qui ne pourraient pas se transporter à Saint-Roch ; ce serait d'ailleurs la meilleure occasion possible pour lui de présenter son gendre à une foule de gens qui lui seraient utiles par la suite. Pâquerette adopta sans difficulté cette idée-là; et elle proposa que Jean ne donnât sa démission qu'après leur mariage , afin de pouvoir se marier en uniforme : elle trouvait que l'uniforme lui allait très bien.

Toutes les conventions et tous les calculs étant faits et bien arrêtés, tant avec l'architecte et tous les corps de métiers qu'il employait, qu'avec les couturières, lingères et autres ouvrières occupées à la confection du trousseau de la mariée, il se trouva que tout pouvait être prêt à la fin de septembre.

« Ce sera alors au commencement d'octobre que nous nous marierons, dit Pâquerette. C'est un bon moment, n'est-ce pas ? tous nos amis seront revenus des bains de mer, et nous aurons encore beau temps pour voir un petit bout d'Italie. Quel garçon d'honneur aurez-vous, Jean ? Si vous demandiez votre Africain, M. Varnelle, dont vous m'avez tant parlé ? je serais enchanté de le connaître. Sera-t-il encore en France à cette époque-là ?

— Il sera bien près de son départ, mais j'espère qu'il pourra encore disposer de quelques jours pour nous. Quel cher et excellent garçon ! Il ne m'a jamais plaisanté sur ma tristesse, lui ! Il ne m'a jamais questionné non plus ; mais je sentais dans sa voix, dans son regard, dans toute sa manière d'ètre envers moi une sympathie compatissante qui me faisait du bien. Et quelle charmante lettre il m'a écrite en réponse à celle où je lui disais que j'étais heureux ! Vous voudrez bien qu'il soit notre ami à tous deux ? Il ne se mariera jamais, lui, il est trop passionné pour les voyages et les découvertes ; mais il a le cœur très tendre, et il aura beau devenir un homme célèbre, membre de toutes les sociétés savantes et bariolé de décorations, il aura besoin d'un foyer ami où il viendra se reposer entre deux expéditions aventureuses. Ce foyer, il le trouvera chez nous, n'est-ce pas ?

— Je l'aimerai, puisque vous l'aimez ! »
répondit Pâquerette gravement. Puis tout à coup elle se mit à rire.

« Nous ne courrons pas risque de nous ennuyer sur nos vieux jours, reprit-elle ; les voyageurs aiment à raconter ce qu'ils ont vu, et les récits de M. Varnelle nous feront passer de bonnes soirées au coin du feu. Voyez-vous d'ici, les trois bons vieux que nous serons ? Recommandez-lui bien de ne pas se laisser manger par les sauvages !

— Ne craignez rien : Varnelle se tire toujours d'affaire, »
répondit Jean.

Il se leva pour aller écrire a son ami, et Pâquerette jeta un regard furtif à Monique qui cousait près d'une fenêtre, pour se faire une idée de ce qu'elle-même pourrait bien être dans le temps lointain dont elle venait de parler à Jean. Les cheveux gris... le teint sans couleurs... oui, ce serait à peu près cela... mais elle ferait tout de même, elle l'espérait, une plus jolie
vieille que tante Monique : elle ne perdrait pas ses dents, elle les avait si bonnes ! et puis ses cheveux noirs, très fins, deviendraient de beaux cheveux blancs, et elle porterait de jolies petites coiffures en dentelle, ornées de nœuds mauve ou bleu pâle, ou de toute autre nuance qui lui irait bien dans ce temps-là. Et Jean ferait un très beau vieillard ; il ressemblait à sa mère... Pauvre mère Agathe! dans ce temps-là, elle n'y serait plus... ni tante Monique, ni.....

Pour la première fois, la pensée de la mort jeta une ombre sur la joie rayonnante de Pâquerette. Son père ! la première tendresse de son cœur ! lui aussi serait parti, dans ce temps-là... Quelle chose mouvante et fugitive que la vie, qui détruit en si peu de temps jusqu'à la trace de nos bonheurs, comme le vent soulève et égalise le sable où était restée l'empreinte de nos pas ! Détourne ton regard de l'avenir, Pâquerette, contente-toi du présent. Ces êtres chers qui t'entourent, aime-les de toutes les forces de ton âme ; enferme-les dans tes bras caressants, tâche de les garder, tâche de les défendre contre l'impitoyable mort... Un à un, ils t'échapperont, tu le sais, tu n'en peux douter : quand ton cœur insatiable, à qui ne suffit pas le bonheur d'aujourd'hui, veut prévoir le bonheur à venir pour en jouir par avance, tu t'arrêtes épouvantée en songeant que plusieurs manqueront à l'appel. Puisses-tu au moins, quand tes cheveux seront blancs et ton visage ridé, pouvoir t'appuyer encore sur le bras du compagnon fidèle de tes jeunes années !

Les pensées mélancoliques ne font qu'effleurer les âmes de dix-huit ans. Pâquerette reprit bientôt sa sérénité. Il était loin, le temps où elle serait vieille ! ce qui arriverait dans cinquante ans lui paraissait presque aussi éloigné que ce qui se passerait dans deux siècles. Son cher père, sa chère tante Monique, et Agathe, et Dangrune n'étaient pas bien vieux, après tout ; ils devaient vivre encore longtemps. Comme l'hiver prochain serait gai, et quelles bonnes causeries en famille au coin du feu, le dimanche soir, quand on aurait dîné ensemble chez son père ou chez elle. Car elle comptait bien avoir son dimanche, et
combiner des dîners qui seraient au goût de tout le monde, et qu'elle servirait dans de jolie vaisselle neuve, sur de beau linge brillant comme du satin. Elle écrirait ses menus de sa plus belle écriture, et elle les ferait orner par Jean d'un joli dessin, une branche de fleurs pour chacun : il les faisait si bien ! Pâquerette sourit à cet avenir prochain—celui-là, elle le touchait presque du bout du doigt — et alla s'asséoir à côté de Monique qui ourlait des serviettes; elle s'était chargée d'y broder son chiffre enlacé à celui de Jean.

La lettre du jeune homme partit le jour même. Trois jours après, il recevait la réponse de Varnelle, qu'il apporta triomphant à sa fiancée.

« Mon cher ami, disait Varnelle, j'accepte avec reconnaissance l'honneur que veut bien me faire mademoiselle Auribel, ainsi que le titre d'ami que vous me promettez de sa part. Mais comme, à la date désignée, je serai sur le point de partir et ne pourrai disposer absolument que d'un jour, et encore d'un jour où je ne vous verrai tous deux qu'en cérémonie, j'ai pensé que si vous le permettez, il me serait bien doux d'emporter de votre charmant ménage un souvenir plus intime et plus calme que celui-là. Je vais avoir une quinzaine de liberté en juillet : m'autorisez-vous à aller la passer à Saint-Roch ? Je ne serai pas gênant, je ne vous suivrai pas dans les petits sentiers où vous promenez vos confidences : une petite place le soir au cercle de famille, c'est tout ce que j'ambitionne, et je serai bien heureux de l'obtenir. »

Pâquerette était radieuse.

« Quel bonheur ! quel bonheur ! s'écria-t-elle en battant des mains. Quelle bonne idée j'ai eue ! et lui, il en a une encore meilleure. Vous êtes content, n'est-ce pas ? Au moins, quand il sera loin, nous pourrons parler de lui autrement que comme d'un chef sauvage ou d'un personnage historique quelconque, qu'on ne connaît que de réputation. Ecrivez-lui de venir le plus tôt possible, »

Jean écrivit à Varnelle pour lui offrir l'hospitalité, mettant à sa disposition la chambre de Germain ; et il fut convenu que Varnelle arriverait aussitôt après la publication du récit de ses derniers voyages, qu'on achevait d'imprimer et qu'il voulait recommander lui-même aux journaux pour en obtenir des articles favorables. De plus, il devait faire une conférence à la Société de Géographie ; tout cela poussait son voyage jusqu'à la mi-juillet.

Il arriva, et sa présence mit fin au tête-à-tête prolongé des deux fiancés. On peut dire tête-à-tête, car Agathe et Monique ne comptaient pas, non plus que le docteur Auribel, qui d'ailleurs ne venait qu'une fois par semaine : avec l'égoïsme inconscient des amoureux, Jean et Pâquerette causaient devant eux comme s'ils n'eussent été personne. Avec Varnelle, c'était autre chose ; si amical, si bienveillant qu'il fût, c'était un étranger, un hôte ; il fallait s'occuper de lui et l'empêcher de trouver le temps long. On le promena par monts et par vaux ; on lui fit admirer les frais paysages et les vastes plages de Normandie, et les comparaisons toutes naturelles entre les sites de France et ceux d'Afrique amenaient des récits et des descriptions dont Pâquerette ne se lassait jamais. Elle faisait pourtant un choix parmi ces récits ; Jean, en qualité de médecin, ou simplement pour son plaisir, s'était trouvé mêlé à quelques-unes des expéditions de Varnelle, et c'étaient ces expéditions-là que la jeune fille se faisait raconter lo plus volontiers ; d'autant plus volontiers que l'éloge de Jean y figurait à haute dose.

« Vous n'avez pas idée, Mademoiselle, lui disait Varnelle, des services qu'il m'a rendus quand j'ai eu la bonne fortune de pouvoir l'emmener avec moi ; par malheur, son service le retenait le plus souvent à Saint-Louis ou à Dakar. Il se montrait courageux, adroit, ingénieux, remontant le moral des hommes, nègres comme blancs, ingénieux pour diminuer leurs fatigues, très habile médecin, et bon pour tous; et généreux ! supportant sa part de peine sans jamais se plaindre, et uniquement occupé d'alléger celle des autres. Et puis il est instruit! Je ne sais pas où il a appris tout ce qu'il sait : il devine au besoin, et il tombe toujours juste..... S'il était venu avec moi cette fois-ci, je suis sûr qu'il aurait fait des découvertes capables de le rendre célèbre..... Sa démission va soulever des clameurs : tous ceux qui l'ont connu s'entendent pour lui prédire le plus bel avenir, et on s'étonnera de le trouver si peu ambitieux..... Mais ce sera à tort : il a choisi la meilleure part. La plus haute ambition, n'est-ce pas d'aspirer au bonheur ? »

Pâquerette souriait, le cœur délicieusement remué par des paroles qui la flattaient à la fois dans sa tendresse et dans son orgueil. Elle n'était plus assez enfant pour dire à Varnelle : « Encore ! encore ! » Mais elle s'arrangeait, tout en changeant de conversation, de manière à y ramener bientôt les louanges de Jean. Et puis, quand elle se retrouvait seule, elle méditait sur ce que lui avait dit Varnelle. C'était vrai, pourtant ! Jean lui faisait des sacrifices ; il renonçait pour l'épouser à un avenir brillant, à la gloire peut-être... S'il allait avoir des regrets ? Mais non : il l'aimait ! il ne pouvait rien estimer au-dessus d'elle.... C'était à
elle, maintenant, de lui donner assez de bonheur pour que son ambition fût satisfaite : en serait-elle capable ?

Pâquerette n'avait aucune vanité; elle se savait jolie, sur la foi de son miroir, mais elle ne se croyait pas plus jolie que tant d'autres; et elle n'avait jamais été coquette, parce que, uniquement occupée de Jean, elle ne s'était jamais souciée de faire d'autres conquêtes. Elle n'avait jamais non plus songé à comparer Jean avec personne, ni à se demander ce qu'on pensait de lui dans le monde : elle l'aimait tel qu'il était ; et l'opinion des indifférents ne lui importait guère. Mais à présent que son bonheur était assuré, que Jean était son bien, sa chose, elle commençait à n'étre pas fâchée que ce bien eût une grande valeur aux yeux d'autrui. En même temps, elle se prit a souhaiter qu'il se trouvât des gens pour dire à son fiancé que Mlle Auribel était jolie, spirituelle, charmante ; cela lui ferait plaisir certainement, tout comme l'éloge de Jean lui faisait plaisir à elle. Ce fut ainsi que l'amour d'un seul lui inspira le désir de plaire à tous.

vendredi 16 novembre 2007

XX.- Au clair de la lune. — Bonne nuit !

Le dîner venait de finir ; avec le fin cidre mousseux, champagne de la Normandie, on avait bu à la santé des fiancés, rayonnants de beauté, de jeunesse et d'amour, que les parents contemplaient d'un œil attendri. On avait rappelé mille souvenirs, mille petites circonstances dont le sens se révélait maintenant ; on s'était réjoui du présent et plus encore de l'avenir ; et comme le vrai bonheur n'est pas un hôte bruyant et qu'il en a vite assez de la gaîté expansive, la conversation commençait à languir. Par la fenêtre ouverte, la brise apportait la bonne odeur des pommiers fleuris ; et dans le ciel encore rose des derniers reflets du soleil couchant, le léger croissant de la lune nouvelle brillait blanc et pur comme s'il eût été taillé dans le diamant. Pâquerette remplit le silence rêveur qui régnait depuis un instant.

« Sortons un peu, dit-elle : il fait si beau! Voulez-vous ? »

Un désir de Pâquerette, c'était un ordre pour tous les convives : ils se levèrent. La jeune fille se laissa entortiller dans une grande écharpe de laine blanche, précaution contre la fraîcheur du soir, qu'elle sut disposer de la façon qui siérait le mieux à son charmant visage.

« Prends le bras de Jean, et marchez devant nous ! » dit M. Auribel.

Pâquerette obéit, joyeuse et émue. Cela lui était arrivé d'autres fois, de donner le bras à Jean : mais ce n'était pas la même chose... Ils s'en allèrent sur la route bordée de talus verdoyants et fleuris. Dans l'ombre du soir, les grands pommiers paraissaient tout blancs comme d'énormes bouquets de mariée; par moments un chemin, une petite vallée qui se creusait vers la gauche laissait voir la mer sombre, où la lune traçait son mince sillon lumineux tremblotant sur les flots, et au-dessus d'elle dans le ciel clair, quelques petites étoiles qui s'efforçaient d'apparaitre ; tandis qu'à droite, les coteaux couronnés d'arbres touffus se détachaient sur un azur presque noir, tout étincelant de constellations. Le silence de la nuit s'étendait déjà sur toutes choses, ce silence plein de vie ou l'esprit, autant que l'oreille, perçoit une harmonie indéfinissable, faite du mouvement incessant des êtres animés, oiseaux qui se remuent dans leurs nids, insectes qui se glissent entre les herbes, gouttes d'eau qui se frayent un chemin parmi les pierres, feuilles sèches qui tombent, poussées par les feuilles naissantes. Jean et Pâquerette marchaient légèrement, comme soulevés par leur joie intime et profonde : cette belle nuit, cette nature sérieuse et douce, n'étaient-elles pas faites exprès pour bercer leur jeune amour ? Parfois la jeune fille s'appuyait sur le bras de son fiancé, elle se faisait lourde, pour qu'il sentit bien qu'elle était là : lui, alors, serrait doucement la petite main qu'il avait prise dans la sienne, et, songeant à ses chagrins passés, il les trouvait trop payés par cette soirée bienheureuse.

« Jean..... murmura Pâquerette, je voudrais savoir....

— Savoir quoi, ma bien-aimée ? »


Sa bien-aimée ! quelle douce parole ! c'était à elle qu'il l'adressait... et il en avait le droit, puisqu'elle allait être sa femme ! Sa bien-aimée !

« Je voudrais savoir, reprit-elle, depuis quand vous m'aimez ?

— Depuis le premier jour, depuis la première minute où je vous ai vue. Je m'étais sauvé de la maison, maussade et peureux, pour ne pas vous voir... Comprenez-vous cela ? pour ne pas vous voir ! »


II souriait de sa folie d'autrefois ; et Pâquerette répondit à son sourire par un éclat de rire argentin. Il reprit.

« Je suis rentré en cachette, par le petit chemin qui donne dans la cour ; et tout à coup je vous ai vue, toute blanche, debout contre la haie d'aubépine.... Jamais je n'avais rien vu d'aussi beau que vous ; on m'aurait dit, à ce moment-là, que vous étiez Notre-Dame ou une sainte du paradis, ou une fée, que je l'aurais cru de toute ma ferveur d'enfant. Je n'ai jamais plus cherché à vous fuir...

— Si vraiment, Monsieur ! Et toutes ces dernières années, que vous oubliez ? Ne cherchiez-vous pas à me fuir ? Que de fois j'en ai pleuré toute seule !

— Ce sont les seules larmes que je vous coûterai jamais. J'ai bien souffert moi aussi, ma Pâquerette ! Mais c'était le devoir... Pouvais-je espérer...

— Que je vous aimais ? Vous deviez bien le savoir... Voyons, osez me dire que vous ne vous en doutiez pas ?

— Hélas ! si, je m'en doutais... et cela doublait ma peine, de penser que je vous faisais souffrir. Mais, mon amie, nous n'étions pas seuls au monde : votre père, à qui je devais tout.... pouvais-je croire qu'il aurait cette générosité sublime, de donner son plus cher trésor à l'enfant élevé par sa charité... Car ne vous y trompez pas, Pâquerette ; si pour mes camarades d'Ecole de médecine, pour mes chefs, pour les officiers de marine avec qui j'ai navigué, je suis maintenant le docteur Trémisort, un homme qu'on estime et qu'on ne considère pas comme le premier venu, ici, dans mon pays, pour ceux qui m'ont connu enfant, je ne serai jamais que le petit Jean qui courait pieds nus sur la plage de Saint-Roch... Et votre père a dû braver tous les préjugés régnants, qui sait, il s'est peut-être livré un rude combat à lui-même, avant de m'appeler son fils... »


Pâquerette releva fièrement la tête.

« Je ne sais pas ce que mon père a pensé ; je sais seulement que quand je lui ai dit que je vous aimais, il a parlé tout de suite d'aller vous retrouver à Saint-Roch. Vous faites tort à mon père, Jean ; vous le connaissez pourtant depuis assez longtemps, et vous devriez savoir qu'il ne partage pas les préjugés dont vous parlez. C'est lui qui m'a élevée, c'est lui qui m'a appris à estimer les gens selon ce qu'ils valent ; aussi c'est lui qui est cause que je vous aime ! Soyez tranquille : il sera fier d'avoir un fils comme vous !

— Oh oui ! un vrai fils ! si vous saviez combien je suis heureux d'avoir le droit de l'aimer comme un père !

— Et moi, je suis heureuse d'être la fille de ma chère mère Agathe. Elle ne me repoussera plus, à présent, elle ne m'appellera plus mademoiselle, elle se laissera aimer tant que je voudrai... Oh ! comme nous serons tous heureux ! Quand je pense que c'est si facile d'être heureux, et que nous nous sommes fait tant de chagrin! en voilà, des larmes perdues ! Ce que c'est que de ne pas s'expliquer ! il ne fallait qu'un mot, et personne n'osait le dire... Si vous saviez comme j'ai embrassé le père Dangrune !

— Dangrune ? pourquoi Dangrune ?

— Parce que je disais : Jean n'a pas voulu me comprendre! Jean ne m'aime pas ! et qu'il a expliqué, oh ! très clairement, que vous m'aimiez au contraire beaucoup, et que vous vous taisiez par délicatesse. Il a beaucoup d'esprit, le père Dangrune !

— Et beaucoup de cœur aussi. Il aura sa place chez nous, n'est-ce pas ?

Chez nous ! redites encore : chez nous ! ces deux mots-là vont si bien ensemble ! Comment l'arrangerons-nous, notre chez nous ? Il y a déjà toutes les jolies choses que vous avez rapportées de vos voyages, qui orneront notre salon : ce sera très original. Et le cabinet du docteur, comment sera-t-il ? Que préférez-vous, le bois noir ou le vieux chêne ? on trouve facilement dans le pays de vieux bahuts et de vieilles tables qu'on peut faire arranger... »


Elle continua à lui dérouler de gracieux plans d'aménagement intérieur, se plaisant à entrer dans le détail de leur vie à deux, sans oublier les vieux parents qui ne seraient jamais loin, qu'on reverrait dix fois par jour et davantage, qu'on aimerait, qu'on soignerait, qu'on rendrait heureux. « Ce ne sera pas difficile, disait Pâquerette : nous n'aurons qu'à être heureux nous-mêmes ! » Jean l'écoutait en souriant. « II ne fallait qu'un mot ! » redisait-il après elle ; et son cœur pénétré de reconnaissance s'élançait vers ceux qui l'avaient dit, ce mot ! Où étaient les orages de son cœur ? Loin, bien loin, évanouis, dissipés à jamais par le radieux soleil de l'amour ! Son bonheur était si grand que par moments il s'en trouvait comme écrasé et que son cœur cessait de battre. Il aurait voulu fixer à jamais cette heure bénie. Oh ! la coupe de joie et d'extase était pleine, pleine à déborder : que pourrait y ajouter l'avenir ? Cette pensée mélancolique des Anciens, que lorsqu'on meurt jeune, on est aimé des dieux, traversa l'esprit de Jean : ne serait-il pas doux de disparaître en plein bonheur, et de n'avoir plus rien à redouter de la vie ? Mais le jeune homme n'était point un rêveur, et il repoussa loin de lui ce fantôme importun. La vie lui gardait bien d'autres joies, ennoblies et sanctifiées par le devoir ; et il se vit, après ses journées laborieuses, jouissant d'un doux repos auprès de sa Pâquerette bien-aimée ; il vit son foyer réjoui par des voix mélodieuses et des visages roses de petits enfants qu'Agathe berçait sur ses genoux ; il se vit, bien loin dans l'avenir, vieillard à cheveux blancs, honoré et respecte de tous, pendant que Pâquerette, vieillie et blanchie elle aussi, mais toujours aimante et aimée, faisait un paradis de leur maison à un petit peuple de charmants lutins qui l'appelaient grand'mère, et à qui elle racontait en souriant la fraîche histoire de leurs amours.... Et, rapprochant cette longue perspective de joie qui se déroulait devant lui avec les tristes années écoulées, il redisait après Pâquerette: « C'était si facile d'être heureux ! et nous nous sommes fait tant de chagrin ! »

Les fiancés étaient devenus silencieux, mais leurs âmes n'avaient pas besoin de paroles pour se comprendre.

La lune avait disparu, et les dernières lueurs du couchanti n'éclairaient plus le ciel assombri, où des millions d'étoiles brillaient maintenant de leur éclat le plus pur ; on entendait au loin le murmure de la mer qui montait. Un merle, niché dans un peuplier, lança aux échos ses notes flûtées. Pâquerette s'arrêta pour l'écouter : ce chant clair et gai répondait bien à l'allégresse de son cœur.

« J'aime la voix du merle! dit-elle à Jean. Mais pourquoi chante-t-il quelquefois la nuit, à propos de rien, une petite phrase toute courte ? Les autres oiseaux, excepté le rossignol, se taisent et dorment, à cette heure.

— Je ne suis pas dans les secrets du merle,
répondit Jean en riant. Peut-être que, quand il est perché sur une branche, par une belle nuit comme celle-ci, à côté de sa merlette, il lui arrive de se trouver si heureux qu'il ne peut pas s'en taire : il faut absolument qu'il chante son bonheur.

Cette explication vous plaît-elle ?

— C'est cela ! Il lui dit dans sa langue : je vous aime ! C'est joli dans toutes les lanques, ces trois mots-là : n'est-ce pas ?

— Je vous aime, Pâquerette !

— Je vous aime, Jean. »


Le groupe des parents, les voyant arrêtés, avait pressé le pas pour les rejoindre. Par habitude, Mlle Ollivier tâta le châle qui couvrait la tête et les épaules de Pâquerette.

« Te voilà toute mouillée, ma chérie, dit-elle avec inquiétude ; pourvu que tu n'aies pas pris un rhume à cette humidité : Ne voudrais-tu pas rentrer ? » ajouta-t-elle timidement comme si elle sentait du remords de faire le personnage de trouble-fête.

« Rentrons ! » répondit Pâquerette en soupirant, et on reprit le chemin du village. Toutes les lumières étaient éteintes, le silence régnait partout; à peine un chien de garde aboyait-il au bruit des pas. On arriva à la porte de la Mignonnette. Le docteur tendit la main à Agathe et à son fils, et Pâquerette présenta son front à la veuve.

« Bonsoir, mère Agathe ! bonsoir, Jean ! A demain !

— A demain, ma fille ! bonne nuit, et dormez bien.

— Oh ! j'aimerais mieux ne pas dormir, pour faire durer ce beau jour plus longtemps : le plus beau jour de ma vie ! »


Jean ne dit rien, mais il pressa la petite main qu'elle avait glissée dans la sienne, de façon à lui faire comprendre que pour lui aussi, c'était le plus beau jour de sa vie.

mercredi 14 novembre 2007

XIX.- Sous les pommiers en fleur. — Où l'on sort tout à fait des usages habituels. — Pauvre mère ! — Plans d'avenir, élaborés par le docteur Auribel.

Il y avait juste vingt-quatre heures que la voiture, omnibus, patache ou diligence, comme on voudra la nommer, qui a déjà figuré plusieurs fois dans cette histoire, avait déposé Jean Trémisort sur la route de Trouville à Honfleur, derrière le chevet de l'église de Saint-Roch, Jean était assis près de sa mère sous les pommiers en fleur, dans la cour de leur maison, et il lui racontait en détail tous les événements de sa vie pendant les deux dernières années. Agathe tenait son tricot, mais pour mieux écouter son fils elle laissait reposer sur ses genoux, avec ses mains, sa laine et ses aiguilles ; le peloton avait roulé à terre sans qu'elle s'en aperçût, elle la ménagère si soigneuse, tant elle semblait attentive aux récits du jeune homme. Elle aurait pourtant été en peine de les répéter ; car elle le regardait encore plus qu'elle ne l'écoutait, et elle se disait en elle-même :

« L'aime-t-il toujours ? Je n'ose pas lui parler d'elle ! »

Un vent léger, passant sur la haie d'aubépine, en apporta jusqu'à eux le doux parfum d'amande amère. Ce parfum éveilla dans l'âme de Jean un souvenir à la fois joyeux et triste : il revit Pâquerette, telle qu'elle était apparue pour la première fois dans sa vie, et Pâquerette telle qu'il l'avait quittée la veille. Il se tut et soupira.

« Jean ? » murmura Agathe avec un accent de tendresse inquiète.

« Oui, mère, je te comprends... Je ne t'ai pas encore parlé d'eux. Je les ai revus hier, pour la dernière fois d'ici longtemps... C'est toujours la même chose, ces entrevues-là : une joie qui m'ôte mon courage, et que je m'interdirais si je n'avais pas peur de passer pour un ingrat... Mais quand je te quitterai pour une destination quelconque, je serai trop pressé pour retourner à Rouen, et je me contenterai d'écrire... Heureusement que nous ne sommes pas dans la saison où elle vient à Saint-Roch...

— Mère Agathe ! mère Agathe ! où êtes-vous ? »
cria dans la maison une voix enfantine ; et une fillette essoufflée parut à la porte.

« Ah ! vous voilà ! Maman m'envoie vous dire que les dames viennent d'arriver à la Mignonnette ; elles ont pris les clefs en passant devant chez nous. Vous ne le saviez pas ? Maman est très fâchée qu'on ne l'ait pas prévenue ; la maison est tenue propre toute l'année, bien sûr, mais il faut toujours rafraîchir et balayer au dernier moment. Ces dames disent que ça ne fait rien, et la demoiselle ne fait que rire. Maman a pensé que vous seriez bien aise de savoir...

— Oui,oui, Mariette, merci bien, à toi et a ta mère. Retourne lui aider : j'irai tout à l'heure. »


La petite fille s'enfuit en courant, et Agathe se retourna vers son fils. « Mon pauvre garçon ! » dit-elle en lui posant la main sur l'épaule.

Jean n'eut pas le temps de lui répondre. Un pas d'homme fit résonner le pavé de la ruelle et le carrelage de la maison, et le docteur Auribel parut à la même porte où s'était montrée la petite Mariette. Il s'avança jusqu'à la mère Agathe, qui quittait son fils pour venir vers lui, et au lieu de la poignée de main sans façon qu'il lui donnait d'habitude, il mit chapeau bas et la salua avec respect.

« Madame Trémisort, dit-il, je suis venu tout exprès pour vous faire une prière : voulez-vous consentir au mariage de votre fils Jean avec ma fille, Pâquerette ? »
Agathe, étonnée, presque effrayée, ouvrait de grands yeux et le regardait sans lui répondre. Etait-ce possible ? entendait-elle bien ? le docteur devenait-il fou ? ou bien voulait-il se moquer d'elle ? Elle ne put trouver que trois mots, qui ne répondaient à rien : « Oh! monsieur Auribel ! »

Le docteur se tourna vers Jean, qui semblait changé en statue.

« Jean, mon ami, lui dit-il, Dangrune prétend que tu aimes Pâquerette et que tu n'oses pas le dire. Alors, comme elle t'aime et qu'elle n'ose pas te le dire non plus, ce qui d'ailleurs ne serait pas convenable, il a été décidé que je ferais les premiers pas..... Est-ce que Dangrune s'est trompé ? Allons, ne va pas te trouver mal, à présent !

— Oh ! Monsieur !
s'écria Jean, retrouvant enfin la voix, voilà si longtemps que cela m'étouffe !

— Longtemps ? et elle aussi ! Je vois que vous vous entendrez parfaitement. C'est hier, après ton départ, que nous avons su à quoi nous en tenir, Monique et moi ; et nous avons décidé qu'un séjour à Saint-Roch était tout indiqué pour vos fiançailles. Monique, en ce moment-ci, fait mettre en ordre la Mignonnette où l'on ne nous attendait point ; mais elle n'a pas besoin de Pâquerette pour cela, de sorte que si tu veux venir causer un peu avec elle..... Allons, mère Agathe, venez, vous aussi, embrasser votre fille ! »


Le docteur avait pris Jean par un bras, et il tendait vers Agathe la main qu'il avait de libre. Mais la vieille femme se déroba.

« Pardon, Monsieur... tout à l'heure... laissez-moi me remettre un peu... Je ne pouvais pas m'attendre à cela, vous comprenez... et je né sais pas comment vous dire... Vous êtes bon comme le bon Dieu, voilà ! Mon Jean sera heureux !... Va, mon enfant, va... j'irai te retrouver... »

Le docteur la regarda, et il comprit qu'elle avait réellement besoin de solitude, car il emmena Jean éperdu de bonheur et à peine revenu de sa surprise, en répétant à la vieille femme : « A tout à l'heure, mère Agathe, à tout à l'heure ! nous vous attendons ».

Restée seule, Agathe rentra lentement dans sa maison et alla s'asseoir près du foyer, à l'endroit où elle avait reçu jadis les douloureuses confidences du son fils, et ce souvenir lui revint ; net et précis, avec les larmes de Jean et l'angoisse qui étreignait son cœur de mère impuissante à le consoler. Quelle différence maintenant ! Ce bonheur qu'il n'aurait jamais osé espérer, dont il s'était interdit même la pensée, ce bonheur était à lui !... Pourquoi donc Agathe, qui ne vivait que pour Jean, se sentait-elle mortellement triste ? pourquoi ne l'avait-elle pas suivi ? pourquoi ne montraitelle pas plus d'empressement à aller embrasser Pâquerette... Sa fille ! oui sa fille, c'était le docteur lui-même qui l'avait dit. Sa fille !.... Agathe revoyait par la pensée la belle et gracieuse enfant, parée pour le bal, comme elle l'avait souvent aperçue dans les salons du Casino, par les fenêtres laissées ouvertes à cause de la chaleur ; et elle pensait à elle-même, à son costume de villageoise, à ses mains rugueuses et à son bonnet de coton... Un monde les séparait : un abîme ! Sa tendresse, son humble adoration pour la jeune fille pourraient-ils le combler ? Pâquerette aimait Jean : c'était tout simple. Jean était un docteur, un officier de marine, un monsieur comme ceux qu'elle rencontrait dans les salons où elle allait, et plus savant, plus beau, meilleur qu'eux tous. Il ne lui attirerait pas d'affronts ; elle pouvait aller partout avec lui, elle le verrait honoré et recherché, et elle porterait fièrement son nom. Mais ce monde où ils brilleraient tous les deux était fermé pour la pauvre mère Agathe ; et même, pour ne pas leur faire de tort, pour ne pas attirer sur eux des sourires railleurs, il fallait qu'elle se fit oublier, qu'elle disparût, que personne ne soupçonnât son existence... Autrement, peut-être un jour serait-elle exposée à les voir rougir d'elle.... Non. cela n'arriverait pas : elle ne se montrerait jamais, n'irait pas encombrer leur existence; elle vivrait seule à Saint-Roch, sans faire de bruit, comme elle avait vécu depuis tant d'années.... Hélas! pendant ces longues années, une espérance l'avait soutenue, une espérance qui allait l'abandonner et la laisser seule s'acheminer vers la vieillesse. Cette vieillesse solitaire, apparut à Agathe si morne et si désolée, qu'un regret la saisit. Elle se demanda si elle avait eu raison de faire ce qu'elle avait fait, s'il n'eût pas mieux valu pour elle — pour Jean aussi peut-être, car n'est-ce pas toujours une chose mauvaise, de séparer un fils de sa mère — qu'il restât pêcheur et n'étendît pas son ambition au-delà de Saint-Roch. Mais elle se reprocha bien vite cette pensée égoïste. Non, elle ne devait rien regretter. Tout était bien. Jean était heureux, plus heureux qu'il n'aurait jamais pu être au village ; et elle.... Eh bien, elle, qu'est-ce que cela faisait ? Agathe soupira profondément et murmura :

« Seigneur mon Dieu ! je vous remercie... je vous avais tant prié de lui ôter son chagrin et de me le donner à moi ! »

Un léger bruit lui fit lever la tête. En face d'elle la porte venait de s'ouvrir, et Jean et Pâquerette, les mains enlacées, y apparaissaient dans un cadre de lumière. La jeune fille courut à Agatlie et l'entoura de ses bras.

« Que parlez-vous de chagrin, mère Agathe ? Je ne veux pas entendre ce vilain mot-là. Plus de chagrin ! ni pour Jean, ni pour vous, ni pour moi, ni pour personne ! Que faites-vous donc ici toute seule, pendant que nous vous attendons ? est-ce que vous ne m'aimez plus ? est-ce que vous ne voulez pas m'appeler votre fille ? chère maman ! »

Elle lui souriait, elle baisait ses joues ridées, elle lissait de ses doigts délicats les cheveux gris qui entouraient son front ; et Agathe sentait s'alléger peu à peu le poids qui lui écrasait le cœur. Jean s'était approché ; à genoux devant elle, il lui caressait les mains en disant : « Chère mère aimée ! regarde tes enfants ! entends-tu ? tes deux enfants !

— Nous venons de causer ensemble, Jean et moi, reprenait Pâquerette, et nous avons parlé de vous. J'ai tout compris, je sais pourquoi vous m'avez si souvent fait de la peine... oui, de la peine, quand vous ne vouliez plus me parler de Jean et me raconter des histoires de lui quand il était petit.... et puis aussi quand vous m'appeliez mademoiselle, avec des airs de cérémonie... Cela m'a fait pleurer, un jour : vous rappelez-vous ? Et vous disiez que quand je serais mariée, mon mari ne serait pas content de vous voir prendre des libertés avec moi... Je savais bien, moi, qu'il en serait très content, au contraire ! »


Elle était si tendre, et si charmante dans l'épanouissement de sa joie, qu'Agathe finit par lui rendre ses caresses et sourire aux souvenirs qu'elle évoquait.

« Ma petite chérie ! dit-elle, que Dieu vous bénisse pour le bonheur que vous m'apportez. Mon Jean.... il y a si longtemps qu'il vous aime ! il ne l'aurait jamais dit, et vous êtes venue à lui, mon cher petit ange... Il a toujours été un si bon fils ! je ne pouvais rien faire pour le récompenser, mais c'est vous qui êtes sa récompense...

« Je suis heureuse, bienheureuse... Comme je serai contente de vous recevoir tous tes deux ensemble dans ma maison ! car vous viendrez me voir quelquefois, n'est-ce pas ? »


Sa voix avait tremblé en prononçant cette dernière phrase. Pâquerette comprit, et elle se hâta de répondre :

« Certainement que nous viendrons ici ! c'est notre paradis, Saint-Roch, c'est là que nous nous sommes connus ! Nous y viendrons avec vous, quand Jean pourra prendre un peu de liberté ; et quand il sera obligé de retourner à son travail, nous le suivrons toutes les deux, n'est-ce pas ? Vous parliez toujours d'aller vivre avec lui ; mais cela ne vous gênera pas de me trouver entre vous deux, puisque je serai votre fille...

— Oh ! voulez-vous dire que vous me prendriez chez vous, moi la mère Agathe ? Ce n'est pas possible... je ne suis pas faite pour vivre avec vous.... Aimez-moi seulement un peu de loin, et venez quelquefois me voir : je serai trop heureuse !

— Mais nous ne serions pas heureux du tout, nous ! Voyons, chère maman, vous n'allez pas me faire encore pleurer ? Si Jean avait à choisir entre vous et moi, je serais bien vite une pauvre petite abandonnée... Tenez, voilà papa et ma tante qui viennent nous chercher ; ils trouvent sans douté que nous avons fait le corbeau de l'arche. Vous les croirez, eux qui sont des gens sérieux. Papa a fait son plan, et je le trouve très bon ; Jean aussi. Vous allez voir ! »


Le docteur arrivait en effet avec Monique, et Dangrune les suivait pour les aider de ses arguments au besoin. Le docteur avait bien prévu qu'Agathe refuserait de venir vivre avec son fils quand il serait marié ; et au fond, il n'aurait vu aucun mal à ce qu'elle restât à Saint-Roch. Mais'il ne comptait pas, lui, se séparer de sa fille ; et pourtant il avait, outre la société de Monique, une vie active, des amis, sa profession, des occupations de tous genres : de quel droit ajouterait-il à tous les sacrifices qu'Agathe avait faits au bonheur de son fils ce dernier sacrifice, de renoncer à l'espérance qui l'avait soutenue jusque-là ? de quel droit la condamnerait-il à une vieillesse solitaire et désolée ? Si Jean y consentait, d'ailleurs, il ne serait plus Jean ; il ne serait plus digne de Pâquerette. Le docteur ne pouvait pas lui demander cela. Il avait le sentiment de la justice ; et il s'avouait que la façon dont son égoïsme paternel venait d'arranger l'avenir de son futur gendre laisserait dans l'âme de celui-ci place pour bien des regrets. Il ne s'en inquiétait pas, trouvant le don de sa fille un dédommagement suffisant pour des sacrifices d'orgueil. Il n'admettait pas que Pâquerette s'en allât vivre loin de lui, tantôt dans un port, tantôt dans un autre, et qu'elle lui revint, triste et inquiète, pendant les longs voyages de son mari.

Si Jean voulait l'épouser, il fallait qu'il quittât la marine. Il n'y était pas depuis assez longtemps pour perdre grand'chose en renonçant à sa future retraite ; il se serait vite créé dans la médecine civile une situation supérieure comme argent a celle qu'il aurait jamais au service de l'État. Donc, il donnerait sa démission, et s'installerait à Rouen où M. Auribel lui céderait peu à peu sa clientèle. C'était un avenir assuré, et un bel avenir.... mais qui pouvait savoir s'il ne regretterait jamais les voyages lointains, l'attraction du nouveau, de l'inconnu, les recherches, les découvertes qui peut-être auraient rendu son nom célèbre ? Il fallait, pour qu'il renonçât à tout cela d'un cœur résolu, que ce fût pour sa mère autant que pour Pâquerette. Et puis le docteur connaissait Agathe assez pour la savoir capable de se tenir à sa place et de passer inaperçue. Il avait donc tout de suite expliqué ses plans à Jean et il les exposa de nouveau à la mère Agathe. Il allait faire arranger pour le jeune ménage la moitié de sa maison de Rouen ; Agathe y aurait sa chambre, et son fils aurait la joie de vivre avec elle bien plus tôt qu'il n'avait compté, puisqu'en restant dans la marine il lui'fallait encore des années pour arriver au professorat et ne plus changer de place. De cette façon-là tout le monde serait content, y compris M. Auribel qui ne perdrait pas sa fille, puisqu'ils habiteraient la même maison.

Agathe finit par céder, tout en se promettant bien de revenir à Saint-Roch si jamais elle s'apercevait qu'on la trouvât gênante. Et Monique et le docteur la quittèrent pour aller improviser le dîner de fiançailles. Dangrune fut envoyé faire des commissions à Trouville, et Pâquerette se fit cueillir par Jean, pour en orner la table, tout ce que la haie contenait d'aubépine fleurie, en souvenir du premier jour où ils avaient fait connaissance. Agathe n'alla point les aider ; elle avait à sortir du coffre où elle les conservait dans la lavande ses vêtements de cérémonie. Quand elle fit on entrée dans le salon de la Mignonnette, en robe de drap noir ornée d'une large bande de velours à la jupe et aux entournures, avec l'ancien bonnet normand finement repassé, blanc comme neige sur un bandeau de velours noir, et surmonté de ses barbes de veuve, le docteur dut rendre justice à son air de simplicité et de dignité, et convenir que cette belle-mère-là n'avait rien dont sa fille pût rougir.